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18 février 2011 5 18 /02 /février /2011 15:03

   Le Conseil d'État a le sens de l’actualité. Ce 16 février 2011, en ouverture du Salon International de l'Agriculture à Paris, il vient d’annuler rétroactivement les décisions du ministre Bruno Le Maire autorisant la mise sur le marché de l’insecticide Cruiser 350 pour les années 2008 et 2009. Cette procédure fait suite à la saisine du Conseil par l'Union Nationale de l'Apiculture Française, la Confédération Paysanne et France Nature Environnement, qui contestaient cette autorisation pour le traitement des semences de maïs. Lesquels percevront de l’État, au passage, la somme rondelette de 10 500 €  (au total) au titre de remboursement de leurs frais de justice.

Mise en cause des procédures d’autorisation

Dans leurs attendus, les magistrats du Conseil d'État ne se prononcent pas sur le fond, à savoir le risque encouru par les abeilles avec ce pesticide, mais sur les procédures de sa mise sur le marché qui n'ont été conformes aux règlements [1]. Celui-ci stipule, en effet, que « Si le seuil de mortalité prévu par les textes est dépassé lors des tests, l’autorisation ne peut pas être accordée, à moins qu’une évaluation appropriée ne permette d’établir concrètement que, dans les conditions proposées, l’usage du produit n’a pas d’impact inacceptable à court et à long terme sur la population des abeilles. Dans un tel cas, un produit peut, à titre dérogatoire, être autorisé alors même que la méthode dite des quotients de danger avait conduit à un résultat négatif... ».

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Voici l'une de six affiches placardée dans le métro parisien par l'association écologique  France Nature Environnement du 15 au 21 février, durant le Salon international de l'Agriculture. Cette campagne dénonçant, par des images volontairement provocatrices, les méfaits de l'agriculture industrielle (pesticides, OGM, algues vertes) a provoqué la colère du syndicat agricole FNSEA, du ministre de l'agriculture Le Maire, de l'association Farre pour une agriculture raisonnée (issue en partie des industriels de l'agrochimie) et même de la région Bretagne qui vient de porter plainte contre FNE. Cette affiche concernant les abeilles, inspirée du film Kill Bill de Quentin Tarantino, fait partie des trois affiches censurées par la régie publicitaire de la RATP (Métrobus) des transports parisiens. Cette dernière a, en effet, estimé qu'elle n'avait pas les autorisations requises pour reprendre ce thème (sur l'abeille) et que les messages de ces trois affiches étaient "trop agressifs" ou "dénigrants" pour la profession agricole. Profession dont certains représentants sont montés au créneau auprès de la RATP pour obtenir cette suppression proprement scandaleuse. Car cette campagne choc constitue une interpellation nécessaire du monde agricole. © FNE

Or, selon les magistrats du Conseil d’État, la méthode d’évaluation du risque utilisée par l’Afssa (aujourd’hui l'Anses, agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail) pour donner son avis favorable à la mise sur le marché du Cruiser n’a pas été conforme à cette réglementation. En particulier, il reproche à l’autorité politique de s’être contentée des avis de l’Afssa quant « à l’absence d’impact inacceptable du Cruiser que sur le court terme, faute de données disponibles sur les effets à long terme ».

La sanction des fortes critiques sur la toxicologie du pesticide ?

Si cette guérilla juridique ne met pas forcément un terme à la carrière du Cruiser 350, qui a obtenu son autorisation de mise sur le marché (AMM) en janvier 2008, elle devrait contraindre en tout cas les pouvoirs publics à plus de prudence quant aux AMM de l’ensemble des substances neurotoxiques pour les insectes. Appartenant à la famille chimique des néonicotinoïdes, comme le Gaucho (imidaclopride) suspendu lui en 1999 sur tournesol et en 2001 sur maïs, le Cruiser 350 est destiné à lutter contre plusieurs ravageurs majeurs du maïs (les taupins, les oscinies, les cicadelles) et contre les attaques précoces de pucerons sur maïs. Utilisé comme le Gaucho en enrobage de semence et diffusé dans différentes parties de la plante via la sève, on l’appelle pour cette raison un pesticide « systémique ». Et sa matière active (le thiamétoxam) est considérée comme trop perturbatrice pour les abeilles (leur orientation, leur capacité de mémorisation ou d’apprentissage, voire pour se nourrir) par plusieurs écotoxicologues et la plupart des apiculteurs.

   Cette substance a d’ailleurs été retirée du marché en Italie puis en Allemagne. Embarrassé, le ministre de l’Agriculture a alors accordé des autorisations limitées dans le temps - année par année – alors que la loi française et la législation européenne imposent que les homologations soient données pour dix ans lorsque la certitude de l’innocuité du produit est démontrée préalablement par le fabricant. Le ministère a, en outre, placé ce pesticide sous la surveillance d’observatoires eux-mêmes contestées dans leurs méthodologies et leurs résultats par plusieurs syndicats apicoles... En champs, la preuve de la toxicité du Cruiser n'a pas été apportée clairement, pas plus que celle de son innocuité. Ce qui est un terreau prospère aux controverses.

   Cette précaution bien ambiguë du ministère contourne d’une certaine manière la règle commune (démontrer l’innocuité préalable du produit diffusé). Ce qui a provoqué non seulement la colère des apiculteurs et des écologistes, mais aussi l’incompréhension des industriels de l’agrochimie. Pour leurs représentants de l’UIPP (le syndicat professionnel des industriels de la protection des cultures), soit un produit est sans risque et on lui accorde une AMM pour dix ans, soit il est jugé inacceptable et il n'accède pas au marché.

Un sérieux coup dur pour Syngenta Agro  

La décision rendue mercredi par le Conseil d’État a dû rendre furieuse la firme Syngenta Agro, qui commercialise Cruiser 350 et s’efforce par différentes initiatives de redorer son image auprès des apiculteurs. En outre, la suspension probable de son produit sur maïs représente un coup dur pour l’industriel dans ce marché très concurrentiel. Surtout qu’en décembre dernier, elle claironnait qu’en 2010, une année à très forte pression des taupins dans les champs de maïs, Cruiser 350 avait fait des miracles ! « En 2010, Cruiser 350 a prouvé sa robustesse même en conditions difficiles ( 25 à 75 % de plantes attaquées par les taupins dans 5 essais Syngenta). » Avec « plus de 25 % de plantes épargnées par rapport à la référence du marché » et un rendement de 38 quintaux à l’hectare dans ses champs de suivi, le Cruiser 350 a « confirmé un haut niveau d’efficacité sur taupins et un avantage très net par rapport à certaines protections insecticides microgranulées, souligne son communiqué en ligne en décembre. Ce constat est valable quelle que soit la zone géographique concernée. »

   La stratégie apicole et des écologistes a donc payé. Et la campagne "Urgence abeilles" de l'Unaf et du mouvement Avaaz a rencontré un très large écho : le 17 février, il étaient pas moins de 1.173.231 à avoir signé leur pétition réclamant l'interdiction des pesticides en général et de Cruiser en particulier.

   Cette victoire des écologistes ne pouvait pas mieux tomber : à l'heure où s'ouvre le Salon international de l'agriculture, elle vient rappeler au monde agricole, comme une piqûre de rappel, que la profession doit s'engager activement dans une agriculture moins polluante. Elle constitue ainsi une pression supplémentaire pour le respect "plein et entier" du plan Ecophyto 2018, qui prévoit de réduire de moitié le nombre de traitements à l'horizon 2018. « On sera très vigilant pour 2012, a promis le président de l’Unaf Henri Clément, parce que les intoxications se multiplient avec le Cruiser, le Proteus pour le colza, les démoustications etc., des traitements chimiques qui agressent sans cesse les abeilles. » Or, en 2012, le calendrier agricole recouvre celui des élections présidentielles... Cela promet un nouvel exercice de haute voltige pour le ministre de l’Agriculture ! 


[1] Dans son arrêt, le Conseil d'État rappelle que « la procédure d’autorisation de mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques est encadrée par les dispositions du décret du 5 mai 1994 relatif au contrôle des produits phytopharmaceutiques et par son arrêté d’application du 6 septembre 1994, qui transposent les dispositions de la directive 91/414/CEE du 15 juillet 1991 » concernant la mise sur le marché de ces produits. Plus précisément, les magistrats du Conseil d’État estime que « l’Afssa n’a pas recouru à la méthode des quotients de danger. L'agence a directement procédé à une évaluation des risques présentés par le produit selon les conditions d’usage proposées. La décision écarte l’argumentation selon laquelle la méthode des quotients de danger ne serait pas pertinente pour les produits dits « systémiques », qui, comme le Cruiser, ne sont pas appliqués par pulvérisation mais par enrobage, au motif juridique qu’une telle distinction ne se trouve pas dans les textes définissant la méthode d’évaluation. Il incombait donc à l’AFSSA de procéder en premier lieu à une telle évaluation. » D’autre part, « il n’est pas établi que la méthode retenue par l’AFSSA, dont les évaluations ne concluent d’ailleurs à l’absence d’impact inacceptable du Cruiser que sur le court terme, faute de données disponibles sur les effets à long terme, constituerait une évaluation appropriée du risque, telle qu’exigée par la réglementation. » Pour lire cet arrêt dans sa totalité,  cliquez ici.

Published by Vincent Tardieu - dans Espace rural et pollinisateurs
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6 janvier 2011 4 06 /01 /janvier /2011 00:17

On savait le monde champêtre riche en diversité de pollinisateurs - quelques 21 000 espèces différentes d'abeilles, bourdons et autres guêpes butineuses prospèrent dans le monde, que l'on appellent des apoïdes. On avait bien observé ici et là, sur un bouquet de romarins, au sommet d'une fleur de chardon ou dans un champ de tournesols, virevolter un assemblage hétéroclite d'insectes, parfois groupés sur la même inflorescence, presqu'à se disputer son contenu sucré ou ses grains de pollen. Plusieurs chercheurs, dont l'équipe de Bernard Vaissière à l'Institut national de la recherche agronomique (INRA) d'Avignon, avaient même montré sur tournesols que ce ballet entre apoïdes autour des capitules favorisait la pollinisation des plantes visitées. Et bien, l'on sait depuis le 22 décembre que ces merveilleuses interactions ne sont pas sans risque pour ces "visiteuses des corolles"... 

Dans une publication mise en ligne en fin d'année par PloS ONE [1](1), les entomologistes Rajwinder Singh et Abby L. Levitt de l’Université de l’État de Pennsylvanie apportent en effet, avec leurs collègues de la Columbia à New York et de l’Université de l’Illinois, une nouvel éclairage sur ces relations entre espèces de pollinisateurs. Ils démontrent que les pollen sont un réservoir de virus, voire un foyer de transmission entre pollinisateurs, chez lesquels on retrouve divers virus. Il ne suffisait donc pas que l'on repère des contaminants chimiques dans les pollens, voici qu'on y découvre aussi des virus !  

Butinage sauvage.jpg                 © Dominique A.

Toutes les abeilles et les bourdons sont infectés ?

L’infection de pollinisateurs sauvages par certains virus n’est pas, en soi, une découverte. Déjà, en 1964, deux chercheurs anglais, L. Bailey et A.J. Gibbs, avaient déjà mentionné sa possibilité chez des bourdons par le virus de la paralysie aiguë de l’abeille (l’ABPV) ; et en 1991, un autre virus (le KBV, le virus de l’abeille du Cachemire) fut détecté en Australie chez la guêpe Vespula germanica. Plus récemment, en 2006, c’est un groupe d’Allemands et de Suédois qui a trouvé en Europe deux espèces de bourdons (Bombus terrestris et B. pascuorum) avec des ailes déformées – le symptôme classique du virus DWV du même nom, frappant l’abeille mellifère (Apis mellifera). Et l’an dernier, des zoologistes belges et allemands ont confirmé que ces trois virus cités infectent bien les bourdons [2]. En France, un projet commun à l'INRA et l'ANSES (l'Agence nationale de sécurité sanitaire) pour connaître la prévalence des virus parmi plusieurs hyménoptères sauvages pourrait voir le jour cette année. Si le projet, déjà soumis l'an dernier et retoqué par les autorités scientifiques, est révisé et le financement trouvé... 

L'équipe américaine a pris une sacré longueur d'avance sur ce front. Et l’étude actuelle amplifie nettement la portée des infections déjà identifiées parmi les insectes sauvages. Car ce ne sont pas moins de cinq à sept virus à ARN, parmi les plus communs des ruches d’élevage [3], que les apidologues ont identifié parmi onze espèces sauvages d’abeilles, de bourdons et de guêpes collectées dans les États de Pennsylvanie, New York et l’Illinois. 

Grain de pollen.jpg                                        © DR

Les pollens sont des réservoirs à virus !

Originale, cette étude l'est avant tout par le fait que les chercheurs ont identifié une source nouvelle, et sans doute majeure, de transmission de ces virus : le pollen des plantes, qui servirait alors de réservoir au moins à trois de ces virus, et que les insectes ramènent au nid, souvent dans des pelotesEn effet, les séquences virales ont été retrouvées sur les grains de pollen de ces pelotes, et ces virus conservent leur capacité infectieuse durant plusieurs mois.

Ainsi, à travers cet article,  les virus et les pollens deviennent un formidable révélateur des dynamiques entre espèces de pollinisateurs. Ils sont, nous révèlent ces chercheurs de Pennsylvanie, de véritables signatures des échanges sociaux dans les champs et les prés, les « traceurs » des interactions entre abeilles, sociales et solitaires, bourdons et guêpes. Joli modèle ! Et c’est bien cela qui constitue l’attrait majeur de ce nouveau champ d’investigation, ouvert sur PLoS ONE, sur l’écologie et l’éthologie des pollinisateurs. Un domaine fort mal exploré.

« Moi j’aime beaucoup cette étude, salue l’apidologue Yves Le Conte, directeur du Laboratoire de Biologie et Protection de l'abeille à l’INRA d’Avignon, interrogé hier par téléphone, car elle nous ouvre les yeux sur le fait que contrairement à ce que l’on pense souvent, la nature n’est pas cloisonnée, avec l’abeille domestique d’un côté et les sauvages de l’autres. Là, ils montrent très bien qu’ils appartiennent au même écosystème et que tous ces pollinisateurs sont en lien, en interaction. Également, leur travail phylogénétique sur ces virus renforce cette lecture dynamique des échanges entre espèces. Car ils attestent qu’il n’y a pas de grandes différences entre le virus de l’abeille et celui du bourdon, que la plupart des séquences sont communes. »

Et les abeilles d'élevage des « empoissonneuses » ?!

Ramené à la ruche par les abeilles d’élevage (A. mellifera), ce pollen contaminé peut devenir un foyer de transmission de virus pour l’ensemble de la colonie. De même,  a priori, pour les autres pollinisateurs. En effet, ces chercheurs de Pennsylvanie, de New York et de l'Illinois ont pu démontrer expérimentalement que ces virus se transmettent entre espèces sauvages et d’élevage. « Dans le cas où des ruchers frappés par le CCD [le fameux syndrome d'effondrement des colonies, qui défraient la chronique apicole depuis 2007] abritent des abeilles infectées par le virus IAPV, les pollinisateurs voisins et sauvages (d’autres genres qu’Apis) portaient également ce virus, alors que ce n’était pas le cas lorsque des ruchers proches en étaient exempts. » indiquent les auteurs de l'étude.

En situation de confinement, sous serres, le groupe d’apidologues a observé que l’IAPV passe bien de l’abeille d’élevage infectée aux bourdons sains. Et inversement. Ce qui atteste qu’une grande partie des apoïdes peut s’échanger quantité de microbes et déclencher de véritables épidémies à l’échelle du paysage et des écosystèmes. Ainsi, le virus présent dans une ruche peut voyager sur de grandes distances grâce aux butineuses de la colonie - sur un rayon d'au moins 1,5 à 2 km autour de la ruche. Surtout à la faveur des transhumances ou des migrations pour polliniser des champs et des vergers, comme cela se fait couramment aux États-Unis. Ce qui pourrait contaminer, via les pollens, leurs cousines sauvages.

Premières abeilles sur romarin.jpg© V. Tardieu

C'est d'ailleurs une véritable mise en garde que lancent les auteurs de l'étude : « On ne sait pas combien de temps les virus restent vivants sur les fleurs, notent-ils, mais les visites des butineuses sont tellement fréquentes que des contaminations doivent se produire. » Et « nous prévenons clairement que l'installation de toute espèce de pollinisateurs domestiques contaminés dans un milieu donné peut potentiellement y introduire de nouveaux virus chez les autres espèces », indiquait hier au Figaro la coordinatrice de l’étude, Diana Cox-Foster.

Déjà accusées par certains écologues américains de voler le nectar et le pollen de la « bouche » des abeilles sauvages, et de n'être à ce titre qu'une espèce invasive et parasite dans l'écosystème rural, voici qu'Apis mellifera pourrait désormais devenir une contaminatrice... Et de victime, se transformer en redoutable tueuse d'abeilles ! Il y a là un changement de perspective qui doit, à tout le moins, nous rendre prudent. Car avant de jouer une espèces contre les autres, ou de pointer du doigt les apiculteurs qui déplacent ces colonies, il faut encore établir avec soin les circuits de contaminations et les dynamiques virales à l'échelle des écosystèmes et des populations de pollinisateurs. Ce qui demeure un chantier à déblayer, essentiel et passionnant.  

 

Un mode de transmission encore flou.

Dernier point à relever dans cette publication : les virus retrouvés chez les abeilles et ceux identifiés dans le pollen qu’elles transportent ne sont pas nécessairement identiques. Ainsi, une abeille peut être infectée sans que le pollen de ses pelotes ne le soit, ou par le même virus. Inversement, un virus retrouvé dans des pelotes ou au nid ne correspond pas nécessairement à celui de la butineuse, qui peut même ne pas être contaminée. Est-ce à dire que ces pollens ont été infectés avant la formation des pelotes, lors de la défécation sur les fleurs par d’autres butineuses virosées ? Difficile à certifier.

Car, comme pointe à juste titre l’apidologue Yves Le Conte, cette étude ne permet pas de résoudre ce mystère : « Je me suis étonné qu’ils n’aient pas prélevé des pollens in situ, sur les anthères des fleurs visitées par ces insectes contaminés, pour voir précisément à quel stade ces pollens se chargent en virus. Le fait qu’ils n’aient analysé que les pollens retrouvés sur les insectes, dans les pelotes de pollen ou dans leurs nids, laissent certaines questions en suspens sur les modes de transmissions virales. C’est dommage. »

Notons, pour finir, que ce mécanisme de contamination par les pollens et les chiures d'insectes a déjà été pointé pour les spores du micro-champignon Nosema ceranae, réputé virulent pour les abeilles. De même, le découvreur de ce parasite, l'Espagnol Mariano Higes, avait déjà montré en 2006 que des pelotes de régurgitations du guêpier d'Europe (Merops apiaster), après un festin d'abeilles parasitées par ce Nosema, contenaient des spores du champignon encore infectieux pendant des semaines.

  LA SUITE...


[1] Rajwinder Singh et al. (2010) “RNA Viruses in Hymenopteran Pollinators : Evidence of Inter-Taxa Virus Transmission via Pollen and Potential Impact on Non-Apis Hymenopteran Species.” PLoS ONE 5, 12, e14357 doi:10.1371/journal.pone.0014357. Pour lire cette étude, cliquez ici.

[2] Ivan Meeus et al. (2010) “Multiplex RT-PCR with broad-range primers and an exogenous internal amplification control for the detection of honeybee viruses in bumblebees.” Journal of Invertebrate Pathology,  105, 2, 200-203.

[3] Sur les 18 espèces de virus déjà identifiées chez notre Apis mellifera, les chercheurs ont détecté en quantité le KBV (Kashmir Bee Virus ou virus de l’abeille du Cachemire), le BQCV (Black Queen Cell Virus ou virus des cellules noires de reine), le DWV (Deformed Wing Virus ou virus des ailes déformées), le SBV  (Sac Brood Virus ou virus du couvain en forme de sac) et l’IAPV (Israeli Acute Paralysis Virus) le virus de la paralysie aiguë identifié en 2002 par une équipe israélienne et mis en cause par cette équipe de Pennsylvanie dans le syndrome d’effondrement des colonies. Deux autres virus communs de l’abeille ont également été identifiés, mais moins fréquemment : l’ABPV (Acute Bee Paralysis Virus ou le virus de la paralysie aiguë de l’abeille) et le CBPV (Chronic Bee Paralysis Virus ou le virus de la paralysie chronique de l’abeille).

Published by Vincent Tardieu - dans Déclin des abeilles
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6 janvier 2011 4 06 /01 /janvier /2011 00:16

À lire les premiers commentaires journalistiques sur cette nouvelle étude américaine, on a désormais l’impression que la piste virale tient la corde dans la traque aux tueurs d’abeilles. Surtout après l’étude, publiée en octobre dernier par un regroupement de chercheurs américains emmené par une équipe du Montana, et mettant en cause un nouveau virus (une souche du virus irisé des invertébrés, l’IIV), ainsi que le micro-champignon Nosema ceranae.

 

La piste virale est-elle relancée ?

Alors, cet article passionnant publié le mois dernier par PLoS ONE apporte-t-il de nouvelles preuves sur la menace virale pour les abeilles, mais aussi les bourdons et certaines guêpes pollinisatrices ? De quoi élucider le fameux syndrome d'effondrement des colonies d'abeilles (le CCD ou Colony Collapse Disorder) aux États-Unis, voire en Europe ? Attention aux interprétations tendancieuses ou simplement abusives de cette publication. Celle de considérer qu'elle apporte la preuve que les virus expliquent le déclin des abeilles. Ce que les auteurs ne font pas – ni n’affirment, lorsqu’on les interroge.

 En effet, ils ne montrent pas dans cette étude que ces mêmes abeilles et autres bourdons, malgré tous leurs virus, sont malades. De même qu'ils ne répondent pas, ce n'est d'ailleurs pas leur sujet, à cette question centrale : quand et comment tous ces virus parviennent-ils à tuer ? La réponse vous paraît évidente ? Elle n'est pourtant pas si simple ! Car si diverses études épidémiologiques, conduites aux USA, en France et en Europe, attestent bien qu'un grand nombre de virus est présent dans la plupart des ruches (en diversité comme en abondance parfois), on les retrouve même à l'intérieur de colonies saines et actives,  comme nous le rapportons dans L’étrange silence des abeilles ! Et bien avant, au passage, l’apparition médiatique du syndrome d’effondrement des colonies, en 2007. Soulevez le capot d’une ruche : vous aurez presque l’impression de ramasser des virus à la pelle... C’est ce qu’ont démontré brillamment le laboratoire de pathologie comparée des invertébrés à Montpellier, en France [4].

Abeillemaladienoire.jpg                    Abeilles mellifères frappées par le virus de la maladie boire © DR.

L’équipe de Laurent Gauthier et Marc-Édouard Colin a, en effet, identifié en 2002 plusieurs virus dans la plupart des colonies échantillonnées au sein de 36 exploitations apicoles : « 90 % des ruchers ont au moins une colonie positive pour trois virus distincts ou plus (25 % pour cinq virus à la fois !) » notent les auteurs de cette étude, que je cite dans mon livre. Les plus fréquents : le virus des ailes déformées (DWV), présent sur 97 % des abeilles analysées (et sur les varroas des mêmes colonies, surtout à l’automne) ; celui des cellules noires de reine (BQCV) et le virus du couvain sacciforme (SBV) infectant, quant à eux, 86 % des abeilles adultes collectées, surtout l’été. Impressionnant !

Mais le plus surprenant fut de s’apercevoir qu’au-delà de la forte variabilité des charges virales entre ruchers, et au sein d’un même rucher, il n’y avait pas de lien automatique entre ces fortes prévalences virales et la santé des colonies. Ainsi, l’équipe relevait, par exemple, de fortes charges du virus DWV au sein de colonies parfaitement vigoureuses. Ce fut aussi le cas, dans une moindre mesure, pour les virus SBV et CBPV (le virus de la paralysie chronique de l’abeille). Serait-ce le signe que les maladies engendrées par ces virus ne se déclarent qu’en association avec d’autres facteurs qui affaiblissent les défenses de l’abeille ? C’est l’intime conviction de ces chercheurs montpelliérains.

 

Dans l'histoire de la poule et de l'œuf, méfiez-vous des virus !

À moins que ce soit le mécanisme inverse, plaçant les virus à l’initiative de ce mécanisme d’affaiblissement : ils pourraient interférer dans le mécanisme cellulaire, notamment au niveau de l’intestin des insectes, en bloquant la production de protéines par les ribosomes [5] des cellules, et en leur faisant fabriquer à la place des protéines virales...

D’où un épuisement des abeilles entraînant l'effondrement de leurs colonies. C'est ce que m'avait suggéré, pour ce blog, May Berenbaum, professeur et chef du département d’Entomologie à l'Université de l'Illinois, à Urbana-Champaign, le 16 septembre 2009 : « C’est la dégradation des ribosomes par ces virus qui pourrait rendre l’abeille plus sensible à Nosema, aux bactéries ou aux pesticides. Car les défenses contre ces autres facteurs d’agression sont initiées par des peptides ou sont à base de protéines [que les ribosomes des abeilles infectées ne produisent plus ou mal, dans ce cas], ce qui n'est pas le cas contre les virus. »

Abeille sur tournesol.jpg© Framboise Roy

En admettant l'existence d'un tel mécanisme d’action virale et le fait que ces virus courrent la campagne et les massifs de fleurs, on n'a toujours pas expliqué pourquoi l’on passe de virus dormants à des virus virulents... « Est-ce que, dans certaines situations, les virus émettent des toxines ? Il y a-t-il d’autres facteurs qui engendrent ce processus morbides – certains pesticides, Nosema, Varroa, des carences alimentaires... - et qui n’ont pas été recherchés ou identifiés ? Assiste-t-on à des mutations de certains virus, devenues plus virulents ? » s’interroge Yves Le Conte, directeur du Laboratoire de Biologie et Protection de l'abeille à l’INRA d’Avignon, joint hier par téléphone.

 

Les preuves font encore défaut.

« Nous sommes en train de publier de nouveaux résultats qui confirment bien la présence d’une sacrée diversité de virus au sein des ruches, six à huit espèces selon les colonies, avec ou sans pesticides, avec ou sans acarien Varroa destructor, ajoute l'apidologue de l'INRA. Mais ce qui est frappant c’est de voir que leur abondance explose littéralement – de vingt fois plus et davantage – en présence de ces cofacteurs. Et personne n’a réussi jusqu’ici à démontrer par quels processus on passe, au sein des colonies, d’une diversité et même d’une forte abondance de virus à une maladie et à un effondrement des colonies. »

Pour y parvenir, il faudrait, assure-t-il, mener une étude au long cours sur l’action des virus avec des virologues. Et surtout travailler sur des colonies entières – et non pas sur quelques centaines d’abeilles en boîtes ou en cagettes comme le font la plupart des équipes. « Cela serait nécessaire car l’on observe des processus d’amplification et de régulation des infections au sein des colonies, ainsi que des actions spécifiques et en chaîne sur telle ou telle caste d’abeilles au cours de la vie de la colonie absolument essentielles. Évidemment, le problème d’étudier et d'expérimenter sur des colonies entières, c’est que ce travail est à la fois très lourd et très long... » 

Certes. Il reste à savoir si l’on peut raisonnablement en faire l’économie aujourd’hui. Car malgré les avancées réelles des équipes scientifiques aux États-Unis et en Europe, qui ont mis en évidence plusieurs corrélations négatives entre différents facteurs pour la santé des abeilles, on bute sur la réalité des processus à l’œuvre au sein des ruches. Dans la vraie vie des pollinisateurs.


[4] Tentcheva D. et al. (2004) “Prevalence and seasonal variations of six bee viruses in Apis mellifera L. and Varroa destructor mite populations in France”, Applied and Environmental Microbiology, 70, 12, 7185-7191.

[5] Les ribosomes sont constitués pour l’essentiel de l'acide ribonucléique ribosomique (ou ARNr) et leur fonction est de synthétiser les protéines en décodant l'information contenue dans l'ARN messager. Ils jouent donc un rôle clé pour le bon fonctionnement des cellules.

Published by Vincent Tardieu - dans Déclin des abeilles
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4 janvier 2011 2 04 /01 /janvier /2011 21:14

   On ne peut souhaiter qu'une meilleure année à tous les hyménoptères de la planète, après une sucession de décennies aussi calamiteuses ! Et pas seulement pour notre abeille mellifère. Une étude américaine récente confirme le déclin spectaculaire des bourdons aux États-Unis[1]

Après trois ans d’analyses de 73 000 données provenant de différents muséums, sur les changements d’aire de distribution et de structure génétique des populations de huit espèces de bourdons, un groupe de chercheurs de l’Illinois et de l’Utah vient de montrer que l’abondance relative pour quatre de ces espèces a plongé dramatiquement, jusqu’à 96 %, et que leurs aires de répartition s’est contractées de 23 à 87 % au cours des vingt dernières années.

   Si une trop faible diversité génétique pourrait être en cause, les auteurs de l'étude notent également une corrélation troublante entre ces populations déclinantes et leurs niveaux d’infection par le micro-champignon Nosema bombi. Un protozoaire dangereux pour les bourdons qui aurait pu s'inviter sur le sol américain à la faveur des importations de colonies d'abeilles ou de bourdons en provenance du Vieux continent ou de certaines locations de colonies à des cultivateurs européens au début des années 90.

bourdon

 Les quatre espèces en déclin sont, à l’Ouest des États-Unis, Bombus occidentalis (A) et à l’Est B. pensylvanicus (D), B. affinis (G) et B. terricola (H). Les espèces aux abondances stables sont, à l’Ouest, B. bifarius (B) et B. vosnesenskii (C), et à l’Est B. bimaculatus (E), et B. impatiens (F).  © D. Ditchburn, L. Solter, M. Layne, T.Wilson, J. Whitfield, J. Lucier et J. James-Heinz.

    Sur notre continent, les bourdons du Vieux continent ne sont pas mieux lotis. Un recensement important, publié en 2007 et passé largement inaperçu[2], s'était intéressé aux changements de distribution de 60 espèces et sous-espèces de bourdons dans onze pays de l'Europe occidentale et centrale[3] depuis le début du xxe siècle. Et cette revue bibliographique était consternante : 80 % de ces taxons sont menacés dans au moins un pays de cette région d’Europe, 30 % sont vulnérables dans toute cette zone géographique et 4 taxons ont disparu dans les onze pays entre 1951 et 2000.

    Or, le déclin de ces gros pollinisateurs se poursuit. En janvier 2009, un entomologiste et une écologue britanniques ont montré que 6 des 16 espèces de bourdons étudiés en Grande-Bretagne ont vu leurs populations et leurs aires de répartition également régresser[4]. L’une d’elle, Bombus subterraneus, aurait même disparu tandis que quatre autres espèces risquent fort de la rejoindre...

 


 [1]Sydney A. Camerona et al. (2010) “Patterns of widespread decline in North American bumble bees”, PNAS, doi:10.1073. Pour lire cette étude, cliquez ici.

[2]Belgique, Pays-Bas, Luxembourg, Danemark, Allemagne, Suisse, Autriche, Tchéquie, Slovaquie, Hongrie et Pologne.

 [3]Andrzej Kosior et al. (2007) “The decline of the bumble bees and cuckoo bees (Hymenoptera: Apidae: Bombini) of Western and Central Europe”, Oryx, 41,1. 

 [4]Paul H. Williams et Julie L. Osborne (2009) “Bumblebee vulnerability and conservation world-wide”, Apidologie, 40, 367–387.  

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12 novembre 2010 5 12 /11 /novembre /2010 14:26

   La disparition des abeilles ne fait plus la "une" des médias, et pourtant elle se poursuit. Cette année 2010 confirme les tendances au déclin enregistrées les années précédentes au sein des ruchers d'abeilles mellifères dans de nombreux pays occidentaux et du Moyen-Orient.

   En mai dernier, je vous révélais les données aux USA sur les dépeuplements de leurs colonies : il était estimé en ce début de printemps à 33,8 %. Une confirmation donc, voire même une aggravation, après les pertes de 29 %, 35,8 % et 31,8 % enregistrées les trois printemps précédents. Cette véritable série noire mêle à des fortes mortalités au sein des ruches, des disparitions mystérieuses et brutales de colonies. Un phénomène encore mal expliqué que l’on a appelé en 2007 le “Syndrome d’effondrement de la colonie” (CCD). Et le nombre d'exploitants affectés par ces différentes formes de pertes a même augmenté de 23 %, par rapport à 2009, la majorité d'entre eux estimant ce phénomène totalement « anormal ».

Guepes et Pollinisateurs tropicaux.jpg              Collection de guêpes pollinisatrices © V. Tardieu

   La France ne s'en tire guère mieux : selon les toutes premières données rassemblées par le nouvel Institut de l'abeille (ISTAP), encore en cours d'analyses et non officielles, les ruchers de quelques 138 apiculteurs témoins ont connu durant l'hiver 2009-2010 une perte moyenne de leurs colonies d'environ 25 %. Pire que l'an dernier (23,31 %), et un peu mieux qu'au printemps 2008 (29,35 %). Il reste que le taux de réponses retournées à l'ISTAP par ce panel d'apiculteurs est plus bas que les deux années précédentes.

   Le 12 novembre, c'est le journal francophone libanais  L'Orient-Le Jour qui rapportait les derniers chiffres de perte au Liban, où vivent 4 100 apiculteurs et quelque 167 000 colonies d'élevage. Ce dépeuplement moyen s'élèverait, cette année, à 30 % des colonies et la baisse de production en miel serait proche de 70 %, d'après le professeur à l'Université libanaise Dany Obeid.  Des températures anormalement élevées ont été mise en avant par le ministère de l'agriculture. « Il y a également l'usage incontrôlé et chaotique des pesticides » a dénoncé le ministre Hajj Hassan, qui a pris l'exemple d'arboriculteurs effectuant jusqu'à dix-huit traitements phytosanitaires sur des agrumes. « Comment voulez-vous que les abeilles survivent à cela ? Ces produits tuent les insectes utiles autant que les nuisibles. » a-t-il ajouté, alors que son ministère tente de réformer ces usages et de reconstruire l'administration agricole localement.

   Si le maintien de nombreux pathogènes (l'acarien Varroa destructor et le micro-champignon Nosema ceranae) et la découvertes de nouveaux virus sont régulièrement pointés du doigt ici et là, les conséquences néfastes de l'agriculture industrielle, et en premier lieu l'usage des pesticides et la destruction des micro habitats et ressources mellifères, sont également à l'œuvre. Les abeilles - et bien d'autres organismes sauvages - ne sont pas tirées d'affaire !  

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7 novembre 2010 7 07 /11 /novembre /2010 15:14

Malgré leur minuscule cerveau, les insectes butineurs résolvent quotidiennement des problèmes mathématiques complexes que nous mettrions des heures à solutionner. Pour comprendre comment les abeilles et les bourdons procèdent durant leurs vols de butinage, trois chercheurs anglais se sont livrés à une série d’expériences [1]. En construisant, en laboratoire, un parcours floral de plus en plus élaboré entre des parterres aux fleurs bleues artificielles, ces bio-psychologues ont été émerveillés par les facultés de navigation de notre bourdon commun d’Europe (Bombus terrestris).

Apis mellifera Marcy 22042005 14.JPG-copie-1Une abeille Apis mellifera rejoignant à tire d'ailes le nectar d'un pissenlit près de Marcy l'Étoile, dans le Rhône © Denis Bourgeois

Trouver le chemin le plus court

Commençant par leur présenter un seul groupe de fleurs, Mathieu Lihoreau et Lars Chittka du Centre de recherche psychologique de l’Université Queen Mary de Londres, encadrés par Nigel E. Raine de  l’Université royale Holloway de Londres, ont compliqué peu à peu le jeu. Ils ont en effet disposé, par étapes, jusqu’à quatre « bouquets » de fleurs éloignés de plusieurs mètres et répartis en étoile.

En analysant avec soin les séquences de vol des bourdons, l’ordre de leurs visites, ils se sont rendus compte que, si les jeunes pollinisateurs refaisaient le parcours dans l’ordre de leur découverte, avec l’expérience, les bourdons optimisent leur trajet. Au lieu de joindre les quatre parterres fleuris en suivant leur vol initial en étoile, ils redessinent une route aérienne circulaire qui leur permet de visiter les quatre groupes de capitules fleuris en un minimum de temps et d’effort. Ainsi, ce parcours optimal de 22,20 mètres présente onze mètres de moins que celui de leur plan de route initial (voir le graphique). Après analyse, les chercheurs ont pu retracer leur route prioritaire, empruntée par 80 % des bourdons durant 40 % de leur temps de butinage quotidien, mais aussi deux à trois itinéraires secondaires, utilisés moins fréquemment. Il s’agirait en quelque sorte d’options faisant penser à l’exploration de nouvelles routes possibles. Mieux, à une mécanique adaptative face à d’éventuels changements de leur environnement.

Lihoreau graphique

Entre les trajets en étoile du cadre de gauche et celui, circulaire, du cadre de droite, il y a l'apprentissage et l'expérience... Avec à l'arrivée une économie de plus de 11 mètres sur ce parcours ! © The American Naturalist

Maintenir des options secondaires

C’est cette faculté à tester et à élaborer les meilleurs parcours possibles, à maintenir une navigation dynamique, qui a bluffé nos biologistes : « En maintenant une flexibilité sur leurs itinéraires, ces individus parviennent à optimiser leurs solutions spatiales en cas de modifications de leur environnement, estiment les auteurs de l’étude. En ne collant pas parfaitement au trajet optimal établi, ils explorent en fait des solutions de rechange possible, afin de pouvoir intégrer ou délaisser à leur parcours de butinage de nouveaux parterres de fleurs. »

Cette analyse des stratégies de navigation des bourdons et autres abeilles pourraient bien éclairer d’un jour nouveau les mécanismes de la pollinisation à l’échelle du champ. Elle devrait aussi aider nos sociétés modernes « à résoudre des questions de navigation dynamique, analogues au problème mathématique bien connu du Voyageur de commerce  [2] ». Lequel doit adapter en permanence son parcours aux évolutions commerciales en optimisant son temps et ses coûts. Les ordinateurs parviennent à résoudre le problème en comparant la longueur de tous les itinéraires possibles et en déterminant le plus court. Mais l’on doit se contenter de solutions approximatives lorsqu’il y a un grand nombre d’étapes. Les performances de nos abeilles baissent-elles également au fur et à mesure du nombre de visitées visités ? L'expérience anglaise ne nous le dit pas.

    Reste à savoir si nos brillants modélisateurs parviendront bientôt à mettre en équations le génie de la navigation complexe dont font preuve nos frêles hyménoptères. C’est pas gagné !


[1]Mathieu Lihoreau et al.,“Travel Optimization by Foraging Bumblebees through Readjustments of Traplines after Discovery of New Feeding Locations”, The American Naturalist, 176, 6, publié dans leur numéro de décembre prochain, lisible en cliquant sur ce lien.

[2]Ce problème dans le domaine de l’optimisation combinatoire a été formulé pour la première fois en 1859 et se résume par l’énoncé suivant : « Un voyageur de commerce doit visiter une et une seule fois un nombre donné de villes et revenir à son point d’origine. Trouvez l’ordre de visite des villes qui minimise la distance totale parcourue par le voyageur.»

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22 octobre 2010 5 22 /10 /octobre /2010 16:55

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                                                                                                                                                          © Film La Reine malade.

Loin des caricatures de certains films documentaires sur le déclin des pollinisateurs, le film de Pascal Sanchez pose un regard sensible sur le monde des abeilles et sur leurs gardiens. Et surtout, il prend son temps ! Près de 90 minutes au fil des saisons, dans les somptueux territoires des Hautes-Laurentides, au Québec, où le réalisateur suit Anicet Desrochers. Ce dernier est un faiseur de reines, un tendre complice des abeilles, un inventeur de saveurs miélés très attachant - lui et sa compagne ont été récompensés par trois médailles pour leur hydromel au dernier congrès mondial de l'abeille Apimondia en septembre 2009.

   Le talent de ce film est, en partie, de s'interdire tout commentaire, tout "discours sur", pour mieux écouter et donner la parole aux apiculteurs et à leurs protégées. La réussite de La Reine malade tient aussi aux très belles images que l'on doit au directeur photo Geoffroy Beauchemin, à cette écriture intimiste proche des films de fiction, et à la musique originale (Serge Nakauchi Pelletier), présente sans jamais être omniprésente, qui les accompagne.

   La beauté de ce film tient surtout à celle d'Anicet Desrochers, un homme généreux et fier de « participer à ce redressement écologique », à ce gars au look d'adolescent, plein de vie, simple, subtil et émouvant à la fois, aux grandes mains qui dansent sans cesse. Comme ses abeilles. Ce reproducteur de reines, encore jeune mais déjà sage, dont le verbe est fort, développe une analyse d'une grande pertinence face aux pertes à répétition que lui et ses collègues apiculteurs accumulent au fil des ans. Plein de questions et sans grande certitude sur le drame qui se joue au fond de ses ruches, il formule une analyse critique du monde agricole essentielle, véritable point de départ d'une autre forme de vie, de développement  : « Toutes ces aides (financières), dit-il, sont dirigées vers de grosses structures, du gros lait, du gros porc, du gros bœuf, du gros grain, de la grosse abeille ! Mais nous, on n'a pas besoin de tout ça, en réalité. On a juste besoin de belles petites économies régionales pour dynamiser tout ce qu'il y a autour... ». Et la force de La Reine malade est de jamais s'inscrire dans la lamentation ou les discours apocalyptiques de certains mouvements ; seulement dans la vie, dans le combat parfois rude mais sacrément beau de la vie. Au plus près de la nature sauvage. 

    Ce film, diffusé en première mondiale aux Rencontres Internationales du documentaire de Montréal ce mois de novembre, devrait également être présenté au public français, à Marseille, à l'occasion du Festival international du film documentaire, début juillet 2011. Je l'espère ardemment.

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En savoir plus & contacter le réalisateur.  

Découvrir la bande annonce du film

Ce film a été produit par Esperamos Films, une compagnie de production de films documentaires pour le grand écran créée en 2005, et Embryo Productions fondée en 2002, toutes deux au Québec.

22 novembre : La Reine malade vient de recevoir le grand prix des Rencontres internationales du documentaire, à Montréal, dans la section Éco caméra. Une récompense  justifiée !     

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14 octobre 2010 4 14 /10 /octobre /2010 08:00

Cette fois, ça y est : on a trouvé les killers des abeilles d’élevage ! Deux infâmes microbes dont l’un, un virus, est passé totalement inaperçu jusqu’ici en Amérique et en Europe. C'est du moins l'affirmation fracassante, faite par dix-huit chercheurs des universités du Montana, du Texas, de Mexico et du Centre biologique et chimique de l'US Army Edgewood dans le Maryland. Une révélation qui a fait l’effet d’une bombe dans le monde apicole et parmi les experts de ce fragile hyménoptère. Publiés le 6 octobre dans la revue PloS ONE[1], cette étude alimente depuis l’espoir des grands médias américain, mais un réel scepticisme parmi la communauté des spécialistes américains.

C’est Robert Cramer Jr., maître de conférence et spécialiste des champignons pathogènes au Département vétérinaire de biologie moléculaire à l’Université d’État du Montana, interviewé avant-hier, qui m’a décrit par le menu la méthode suivie pour cette étude : « Nous avons d’abord collecté des échantillons provenant de colonies de nombreuses régions, plusieurs années depuis 2006 et en différente santé : certaines étaient en excellentes formes, d’autres présentaient les symptômes d’effondrement de la colonie (CCD). »

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La série de magnifiques photos d'abeilles que vous pouvez admirer dans ce dossier est offerte par mon ami illustrateur et photographe Marcello Pettineo, dont je vous invite à découvrir les merveilleux dessins sur  son site.


L’arme ultra-puissante des laboratoires militaires US

L’équipe est alors entrée dans le vif du sujet. « On a d’abord extrait les protéines de ces échantillons d’abeilles, puis nous avons identifié leurs séquences grâce à la technique de spectrométrie de masse basée sur les protéines (MSP) [développée par le Centre biologique et chimique de l'US Army Edgewood]. Une fois identifiées, ces protéines nous ont révélé quels microbes étaient dans et sur l’abeille. Puis sur la base d’analyse statistiques poussées, nous avons pu déterminer quels organismes étaient corrélés avec le syndrome du CCD. »

Leurs analyses biomoléculaires ont permis de déceler pas moins de 900 espèces de microbes présents dans l’ensemble des lots d’abeilles testées ! Dont seulement 29 étaient susceptibles d’être pathogènes pour l’abeille. Mais seule l’association du micro-champignon Nosema ceranae et le IIV-6, une souche du virus irisé des invertébrés (Invertebrate iridescent virus ou IIV), de la famille des Iridoviridae «  a été parfaitement corrélée avec les colonies frappées par le CCD. » a-t-il ajouté. En d’autres termes, selon ces chercheurs ces deux microbes seraient les principaux facteurs du déclin des abeilles, agissant en combinaison. Et cela, précisent-ils dans leur article, non seulement aux États-Unis, mais aussi en Europe et en Asie. Rien de moins !

Les chercheurs plaident d'ailleurs, dans leur article, pour développer les traitements (par antibiotiques) contre Nosema ceranae dans les ruchers d’Amérique, ce qui reste la meilleure option actuelle, selon eux, pour réduire les mortalités des colonies du fait de cette contamination croisée. Pour étayer leurs affirmations sur ce couple délétère, Robert Cramer m’a précisé qu’ils ont volontairement infecté, en milieu contrôlé, plusieurs lots d’abeilles saines avec cette souche du virus IIV-6 et le micro-champignon. Soit d'une façon séparée, soit en addition. Et « les deux pathogènes ont causé plus de maladies que pris séparément chez les abeilles vivantes. »

   Origine asiatique pour ce « nouveau » virus

   D’où vient ce virus quasiment inconnu des abeilles américaines ? On sait assez peu de chose à son sujet, si ce n’est que sa souche IIV-24 a été associée à de sévères pertes d’abeilles asiatiques (Apis cerana) dans le nord de l’Inde en 1976 et 1978. Et cela, déjà, en co-infection avec des micro-champignons du genre Nosema.

C’est peut-être bien par l’importation de lots d’abeilles contaminées d’Asie ou d’Australie que ce virus s’est implanté en Amérique. Car, comme le dit Bob Cramer du Montana,  « nous sommes dans un monde global où l’isolation ne dure pas longtemps. » Sa transmission au sein de la ruche se ferait, d’après les observations indiennes, à travers les œufs des abeilles, leurs excréments et leurs sécrétions glandulaires dans le miel et il provoquerait l’affaiblissement, l’inactivité puis la mort en « grappes » des abeilles. On soupçonne ce même type de virus irisé des invertébrés d’avoir causé des pertes en 1998 dans le nord-est des États-Unis, de l’ordre de 25 à 40 % parmi les ruchers (ce virus a été identifié sur des acariens Varroa présent dans les ruches). Et en 2000, en Espagne, l’équipe de Mariano Higes l’a également repéré dans de nombreuses colonies effondrées qu’il a étudiées. Dans la foulée des études du Montana, le leader du Centre apicole régional des Communautés  de la Castille et de la Manche semble également l’associer à l’action du micro-champignon Nosema ceranae qu’il a identifié dans son pays et dans plusieurs régions d’Europe depuis 2002. 

LA SUITE EN 3 VOLETS...


[1] Jerry J. Bromenshenk et al., "Iridovirus and Microsporidian Linked to Honey Bee Colony Decline", PLoS ONE 5(10): e13181. doi:10.1371/journal.pone.0013181, 6 octobre 2010 (pour lire et télécharger cette publication, en anglais, cliquez sur ce lien)

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14 octobre 2010 4 14 /10 /octobre /2010 07:59

À la lumière des données historiques et de cette nouvelle étude, on peut se demander si ce n’est pas Nosema ceranae qui transmet ce virus aux abeilles. « C’est possible, mais cela demeure inconnu », m’a indiqué Robert Cramer de l’Université d’État du Montana. En 2009, un groupe de chercheurs uruguayens et espagnols a néanmoins prouvé [1] que « l’infection par N. ceranae supprime de manière significative la réponse immunitaire de l'abeille mellifère », en réduisant la transcription de certains gènes impliqués dans le mécanisme de défense cellulaire et humoral [2]. «  Cette immunosuppression risque d’accroître la susceptibilité des abeilles aux pathogènes et à leur vieillissement. », ajoutaient alors les auteurs.

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 © Marcello Pettineo

Micro-champignon et virus : un couple d’enfer !

Dans un entretien que j’avais eu avec lui le 28 avril 2008, Mariano Higes  me confiait que « ce micro-champignon pourrait avoir une influence sur plusieurs virus, dans la mesure où les lésions des cellules épithéliales de l’intestin de l’abeille, causées par le parasite, peuvent réduire la résistance naturelle de ces cellules qui jouent à l’ordinaire le rôle de barrière contre les infections virales. »  Il a d’ailleurs montré en laboratoire que l’infection par cette espèce de microsporidie (ou micro-champignon) favorise la réplication de virus de l’abeille souvent présent dans les ruches à l’état latent (asymptomatiques). C'est le cas du virus des ailes déformées (DWV), du virus des cellules noires de reine (BQCV), de celui de la paralysie chronique (CBPV) ou encore de celui du Cachemire (KBV). Et peut-être bien de l’IAPV (le virus de la paralysie aiguë israélienne) qui a défrayé la chronique en 2007, ainsi que du virus IIV, dont on parle aujourd’hui. « Tous ces virus ne sont pas, selon moi, concluait alors Higes, le facteur déclenchant ni responsable des effondrements des colonies frappées par le CCD. » Ce qui rejoint l’analyse sur les virus de l’abeille de la plupart des scientifiques : ce ne sont pas des tueurs de premier ordre !

L’action inquiétante du virus irisé

   « Mais il y a d’autres hypothèses, estime Robert Cramer. Par exemple, que ce soit l’autre de ces deux agents pathogènes [le virus IIV] qui puisse causer une sorte d’immunodépression de l’abeille. Ce qui favoriserait l’infection par l’autre agent [le microsporidie N. ceranae], lequel achèverait alors l’abeille. C’est un mécanisme bien connu en aquaculture où un virus et un microsporidie se combinent pour causer diverses maladies. Quelque chose d’autre dans l’environnement peut aussi rendre les abeilles plus susceptibles à ces pathogènes. Il existe à l’évidence plusieurs pistes à explorer. »  

   Grâce à la « découverte » de ce virus IIV, les auteurs de l'article pensent même avoir expliqué pourquoi la présence du micro-champignon N. ceranae aux USA dans de nombreuses ruches n’a pas toujours entraîné le déclin des colonies : lorsque ce fut le cas, estiment-ils, c’est qu’il était (mal) accompagné par ce virus alors non détecté... Et lorsque ce virus a été localisé, au cours de leur étude, dans des colonies en bonne santé, c’est peut-être que le stade d’infection était encore précoce ou que ces colonies avaient déjà développé une certaine résistance... Allez savoir !

   Du fait de leur virulence sur plusieurs groupes d’insectes, les virus IIV ont déjà fait l’objet d’essais agronomiques comme biopesticides, en particulier contre des moustiques et certains coléoptères. Un brevet américain a même été pris dans cette perspective en 2001 par la firme Bilimoria SL.

journal.pone.0013181.g003On peut voir sur ce graphique publié par les auteurs dans la revue PLos ONE le taux d’abeilles survivantes en cage durant les 14 jours de prises de sirop contaminé avec les spores du microchampignon  Nosema ceranae seul, le virus IIV seul ou les deux pathogènes combinés. Ce dernier cocktail entraîne le plus grand nombre d’abeilles mortes : plus de 75 % contre environ 60 à 65 % avec chacun des facteurs appliqués seuls.  

 

Tout de même, si ce virus irisé IIV-6 est aussi virulent qu'on le prétend, on s'étonne qu'il ait pu passé si longtemps inaperçu dans les ruchers américains. Il n’a pas davantage été détecté au cours de la fameuse grande enquête métagénomique de 2007 qui, un peu de la même manière que l’analyse présente du groupe du Montana, a révélé l'existence de dix-huit microbes différents dans les ruches frappées par le CCD. Bien mystérieux, tout ça ! Les spécialistes de ce syndrome sont-ils si mauvais et leurs instruments aveugles ? Si personne n’y a vraiment prêté attention, suggèrent plutôt les auteurs de l’étude, c’est que les infections passées des ruchers par ce virus sont demeurées discrètes – et c’est le micro-champignon Nosema qui en a précisément révélé le potentiel agressif. Sans compter que la sensibilité des techniques d’analyses d’alors était inférieure à celle de la spectrométrie de masse basée sur les protéines (MSP).

   Certains chercheurs ont une autre explication, plus radicale, sur ce « ratage » du virus IIV : si on ne l’a pas vu, c’est peut-être bien qu’il n’existe pas dans la plupart des ruches américaines, contrairement aux révélations de l’étude du Montana...



[1] Karina Antúnez et al. (2009) “Immune suppression in the honey bee (Apis mellifera) following infection by Nosema ceranae(Microsporidia)”, Environmental Microbiology.

[2] Le système immunitaire cellulaire agit sur les cellules infectées par des virus et bactéries, et les cellules cancéreuses (grâce aux cellules T ou lymphocytes T), tandis que le système humoral agit contre les bactéries et les virus dans les liquides du corps : chez l’abeille, dans l’hémolymphe, en secrétant des anticorps agissant sur la destruction des agents pathogènes.

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14 octobre 2010 4 14 /10 /octobre /2010 07:58

   Depuis la publication de l’étude des chercheurs du Montana, du Texas, de Mexico et du Centre biologique et chimique de l'US Army Edgewood dans la revue PloS ONE, et le battage médiatique qui l’a accompagné aux USA, plusieurs scientifiques de premier plan travaillant sur l’abeille ne cachent pas leur irritation. Et les critiques pleuvent ! Premier à dégainer, sur le site internet de la revue PLoS ONE, Leonard J. Foster, professeur associé au Centre de biologie de haut-débit du Département de biochimie et biologie moléculaire de l’Université de Colombie britannique (UBC) à Vancouver. Contacté hier, il m’a longuement exposé ses griefs.

L'absence de données clés

« Mon commentaire critique, publié sur le site de PLoS ONE, peut sembler un point de détail pour spécialistes, mais il est très important.  Car il y a de sérieuses incohérences dans ce que Bromenshenk et ses collègues ont publié et ce que d’autres ont rapporté précédemment. Sans être en mesure de voir comment cette équipe a conduit ses expériences [du fait de l’absence de publication notamment de leurs données sur l'ensemble des séquences de protéines, NDA], il est complètement impossible d’évaluer quels résultats sont valides.

« En outre, poursuit-il, d’après ce que les auteurs indiquent dans leur article, il semble qu’ils ont fait une hypothèse de départ fondamentalement erronée. Ils supposent, en effet, qu'il n'y a aucune protéine d'abeille dans les échantillons qu'ils ont analysés pour trouver l'IIV. Cette hypothèse a toutes les chances d’être erronée, parce que leurs échantillons sont issus d’abeilles écrasées. »

Esp-ces-sauvages 4729© Marcello Pettineo

En effet, c’est à partir d’abeilles réduites en bouillies - au blender ! -  que l’on extrait d'ordinaire les protéines des différents organismes qu’elles contiennent puis, par comparaison avec des banques de données de séquences des protéines d’organismes divers, on recherche à identifier les microbes auxquels ils appartiennent. Ce qui n’est pas si aisé, car entre organismes, surtout entre hôtes et parasites ou virus qui ont pu coévoluer depuis longtemps, il existe des séquences de protéines communes... « Ils ont pu alors très facilement confondre des protéines du virus IIV avec des protéines d'abeille. Et cette erreur peut mettre en cause totalement leur affirmation sur la présence d’IIV dans les échantillons. Aussi, jusqu’à ce qu’ils fournissent les informations et les données qui permettent à d’autres d’évaluer leurs méthodes, je  reste extrêmement sceptique sur cette présence d’IIV dans tous les  lots d’abeilles, et plus encore sur le fait qu’il est la cause du syndrome d'effondrement (CCD). »

Non-publication ou dissimulation ?

Même critique cinglante de son collègue Jay Evans, spécialisé en génétique et immunologie de l’abeille au Service de recherche agricole du Maryland (USDA-ARS), qui déplore, en ligne, que ce manque de transparence ne « permet pas de contrôler les données réelles de cette étude ni si ce virus IIV est vraiment aussi largement diffusé dans les ruches. » Plus ironique, Evans exhorte les auteurs de cette découverte : « Vos affirmations incroyables exigent au moins une évidence crédible, et vous devriez afficher fièrement les données soutenant une découverte aussi extraordinaire ! »

En réponse à mes questions, son patron, Jeff Pettis qui dirige le laboratoire de recherche sur l’abeille du Maryland, enfonce le clou sur ce manque de transparence, élémentaire en science. Et lorsque les auteurs de PLos ONE assurent que « le virus  IIV, interagissant avec le micro-champignon Nosema ceranae est la cause probable des pertes d’abeilles aux USA, en Europe et en Asie. », la réaction de Pettis est sans appel : « Je n’y crois pas du tout ! Pour moi les facteurs premiers du déclin des colonies demeurent une alimentation pauvre ou insuffisante ainsi que l’exposition des abeilles aux pesticides. Les pathogènes sont des menaces secondaires. »

Bob Cramer du Montana plaide leur bonne foi et un manque de temps : « En tout premier lieu, je tiens à vous dire que nous ne cachons rien et nous sommes très déçus que les Dr. Evans et Dr. Foster aient choisi cet angle de critiques. Notre article à été supervisé et relus par de nombreuses personnes dans le cadre normal du processus de supervision par des pairs anonymes (the peer-review process). Cela étant dit, ils ont raison sur le fait que les données brutes doivent être publiées, et cela était prévu comme l’indiquent nos références dans cet article. Les données brutes ont été produites par le Centre biologique et chimique de l'US Army Edgewood (ECBC). Or, lorsque notre article a été accepté pour publication par la revue, l’ECBC était encore en train de travailler au rapport technique sur ces données (intégrant toutes les données brutes). L'édition et le processus d'habilitation ont pris plus de temps que prévu, malheureusement. Mais je peux vous dire que tout ce qui a été diffusé par l’US Army a bien été revu par les correcteurs, édité, et a reçu une habilitation. Nous avons la séquences de peptides des protéines dans un fichier Excel, prêt à être posté à la revue PLoS ONE.  Ce fichier comptant environ 2 000 lignes, nous attendons juste de savoir comment la revue souhaite que nous leur transmettrons ces imposantes données de base. »

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                                                                                                                                                  © Marcello Pettineo

Inimitiés et divergences

   Réjouissons-nous de cette diffusion publique imminente et attendons l’analyse critiques des autres scientifiques. Une chose est sûre, il ne faut pas sous-estimer, ici comme ailleurs, la part des inimités et des rivalités entre équipes, sur un sujet aussi médiatisé et important pour l’agriculture que le déclin des pollinisateurs. Les lecteurs doivent savoir à ce propos que depuis le début des investigations aux États-Unis sur ce fameux syndrome d’effondrement des colonies d’abeilles (CCD), la coopération est difficile entre cette équipe du Montana, réunie autour de Jerry Bromenshenk,  et le noyau du groupe de travail  sur le CCD, créé dès en avril 2007 par les équipes de l’USDA du Maryland et de Pennsylvanie. L'équipe du Montana a d’ailleurs suspendu sa participation active à ce groupe de travail[1], préférant conduire de leur côté, et avec son réseau (notamment les militaires du Centre), leurs propres recherches.


[1] En avril 2007, le groupe de travail sur le CCD (CCD Working Group) s'est réunit  pour la première fois avec des scientifiques de l’USDA-ARS et des universités de Pennsylvanie, du Maryland, de Floride, du Montana, de l’Illinois, de Caroline du Nord, d’Arizona et de la Columbia à New York, ainsi que les représentants de plusieurs départements des ministères de l’Agriculture, de l’Environnement et de la Défense.

Published by Vincent Tardieu - dans Déclin des abeilles
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