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3 septembre 2009 4 03 /09 /septembre /2009 08:01
Au cours de l'année 2008, pour préparer l'écriture de mon livre, j'ai suivi régulièrement le parcours de l'apiculteur Denis Cournol. Installé sur l'une des superbes montagnes surplombant le village d'Olargues, dans les Haut-Cantons de l'Hérault, il m'a ouvert son rucher avec une grande gentillesse et simplicité. Je tiens, ici, à l'en remercier chaleureusement. Personnalité forte et attachante, développant une apiculture singulière, Denis connaît un parcours qui n'est pas celui de la plupart des autres éleveurs rencontrés. Il n'empêche, il témoigne à sa manière des difficultés rencontrées par ses pairs depuis plusieurs années. Et ces quatre saisons permettront à chacun d'entrevoir les activités de ces "exploitants" tout au long de l'année. J'y ai ajouté mes propres photos  pour partager avec vous cette belle rencontre, dans un pays que j'aime profondément.

L’hiver


   Deux phares blêmes fendent la brume froide. Image fugace d’un sous-marin plongé dans les abysses de la nuit océane. À 6 heures du matin ce 21 janvier 2008, le thermomètre est bloqué à – 1°C dans la plaine de Saint-Jean de Minervois, à l’ouest de l’Hérault. La garrigue et les vignes se dérobent au regard. Denis Cournol connaît parfaitement la route, pour y avoir déjà apporté, en octobre, une vingtaine de ruches, puis déménagé trente autres en pleine nuit, la semaine dernière. Un peu en catastrophe : « Plusieurs colonies que j’avais chez moi, au-dessus d’Olargues, ont commencé sérieusement à décliner... Elles sont très peu développées, à peine sur deux ou trois cadres sur les dix possibles, alors que celles que j’ai rapportées en octobre de la montagne sont déjà sur huit cadres. »

 

 

   Arrêt de son utilitaire. Une lueur blafarde monte de l’horizon. Pataugas, salopette et pull en grosse laine, la quarantaine auréolée d’une crinière argentée, l’apiculteur mitonne une curieuse mixture dans un seau : deux grammes de silice dilués dans quinze litres d’eau qu’il mélange de longues minutes sans s’arrêter. Toujours dans le même sens. « Avec cette préparation, je vais asperger mes ruches et tout autour, pour les renforcer... » Secrets de l’apiculture en biodynamie, fondée sur l’homéopathie et le cycle des astres. Une variante de l’apiculture « bio ». Pourquoi pas ? Je reste perplexe. Il le sent. Il n’insiste pas.



   Bidon en bandoulière, relié à un tuyau et un pistolet d’arrosage, il « dynamise » donc ses colonies qui dorment d’un sommeil de plomb. Une lumière rosée caresse le couvercle métallique de ses ruches carrées. On devine autour d’elles de jeunes pins, quelques bouquets de cistes et de buis luisant, plusieurs chênes verts. « En pleine journée, vu que l’hiver est doux, elles sortent déjà pour butiner la bruyère blanche en fleur. » Enfin, normalement... Car, à frapper respectueusement sur leur toit comme pour s’inviter, il n’entend aucune réponse. Froncement de sourcils. Il ouvre une première ruche, puis une seconde, juste à côté ; une troisième, enfin, un peu plus loin... « Elles ont fichu le camp ! »




   Vides, ces ruches sont presque vides. Quelques mâles se battent en duel autour de leur reine, mais l’essentiel des butineuses ont disparu. Et les réserves de miel sont, en revanche, presque intactes – il récupérera 5 à 7 kilos de miel par ruche. Sur la cinquantaine de colonies qu’il a placée ici, huit ont déjà fondu. Et pas seulement celles qu’il a rapportées la semaine dernière de son petit paradis de Fiers-Loups, le rucher de son hameau de La Salle situé au-dessus d’Olargues. Plusieurs des « bonnes filles de la montagne » aussi, installées là depuis octobre, ont fait l’école buissonnière. En achevant son inspection, il comptabilise trois ou quatre autres colonies guère vaillantes. « Je ne peux pas rapporter, chaque fois, des cadavres..., marmonne-t-il. Enfin, même pas : y a plus rien dans les ruches ! » En l'écoutant, je repense au récit fait par l'apiculteur David Hackenberg, ce "lanceur d'alerte" sur les effondrements de colonies d'abeilles aux États-Unis, dont je raconte l'histoire dans mon livre.

 


   L’humeur de retour à Fiers-Loups est maussade. Depuis novembre, la mortalité de ses abeilles est sévère. « J’ai perdu peut-être la moitié de mon cheptel. Un peu moins ? Je ne sais pas encore, je n’ai pas fait les comptes..., soupire-t-il. Et ça fait la deuxième année ! Déjà, en janvier 2007, puis au printemps, après une belle miellée de romarin, le même nombre avait disparu... Sans raison apparente. En 2001, y a eu aussi beaucoup de dégâts à cause de la loque [1]. Il n’y a plus une année où il se passe rien. »

 

   Cette fois, il soupçonne les pesticides d’avoir pollué son troupeau. « Par les vents ascendants venus de la plaine viticole : j’ai dû me faire arroser sur ma montagne. » Quand je lui fais remarquer que son rucher de Fiers-Loups est tout de même bien planqué sous un col, à plus de 400 mètres d’altitude, fort éloigné de cette plaine où les traitements chimiques sont légions, il insiste : « Je ne vois pas d’autres explications car les loques, j’en n’ai pas eu cette année. Et l’acarien Varroa destructor, je le contrôle bien avec des traitements au thymol et à l’acide oxalique. Ça doit être un problème d’accumulation et de synergie entre les insecticides. Gaucho, Régent, Cruiser, et demain quels autres ? En dix ans, mon cheptel semble avoir une immunité en chute libre. Et cette année, je vais devoir racheter des reines et des abeilles...» Du moins, s’il en trouve. Car les demandes affluent partout dans l’Hexagone. Et les producteurs sont débordés.

 

QUATRE SAISONS AVEC UN APICULTEUR

(1) L’HIVER
(2) LE PRINTEMPS
(3) L’ÉTÉ
(4) L'AUTOMNE

 


[1] Il s’agit de la loque américaine, une maladie due à la bactérie (Paenibacillus larvae) qui détruit les larves d’abeilles. Appelée aussi pourriture du couvain ou loque puante, cette épizootie est l'une des plus dangereuses pour les abeilles, car les bactéries dévorent les larves d'abeilles de l'intérieur jusqu'à ne laisser qu'un résidu gluant. La seule possibilité actuelle de limiter la propagation de cette « maladie animale réputée contagieuse » (MARC, à déclaration et traitement obligatoires) est la destruction totale du couvain et des colonies infectés en brûlant soigneusement les cadres infestés. La maladie est d'autant plus difficile à éradiquer que les bactéries peuvent survivre sous forme de spores pendant des dizaines d'années. La loque européenne, causée par plusieurs bactéries dont Melissococus pluton, est, elle, jugée moins grave. (photo droits réservés).

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Published by Vincent Tardieu - dans L'écho des ruchers
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