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16 septembre 2009 3 16 /09 /septembre /2009 07:57

   Professeur et chef du département d’Entomologie à l’Université de l’Illinois, May R. Berenbaum est une personnalité forte et une chercheuse très respectée parmi le cercle des spécialistes des abeilles. C’est à elle que l’on doit la coordination de l’imposant rapport du Conseil national de la recherche américaine (NRC) qui a fait date en 2006 [1] : analysant des données bibliographiques depuis 1947, ce rapport pointait un déclin généralisé des pollinisateurs (abeilles, bourdons, papillons, chauve-souris...) aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Ce véritable signal d’alarme a été tiré avant même l’emballement médiatique aux États-Unis sur le CCD. Spécialiste des interactions chimiques entre les plantes et les insectes, c’est tout naturellement qu’elle s’est intéressée aux systèmes de défense des plantes contre les insectes herbivores, aux processus de coévolution entre ces organismes, et ainsi aux pollinisateurs.

  Parmi ses nombreux travaux, l'équipe de May Berenbaum travaille sur le panais sauvage (Depressaria pastinacella).
Comme bien d’autres Apiacées ou Ombellifères, cette espèce contient un poison (des furanocoumarines) qui, au contact de la peau, provoque des cloques douloureuses au soleil. Introduit aux États-Unis depuis l’Europe, la plante s’est largement dispersée, envahissant notamment les friches agricoles, les bords de route et les espaces ensoleillés au nord-est du pays.
L’équipe de May Berenbaum étudie depuis  la chenille Depressaria pastinacella (Lepidoptera: Oecophoridae) - notre photo - elle-même introduite du Vieux-continent au XIXe siècle. Car, dévorant les feuilles de cette plante toxique, l'insecte pourrait peut-être aider à contrôler l'invasion de ce poison végétal.                                                                                 © Andy Daun 


   Dans sa nouvelle étude sur l'abeille[2] conduite par Reed M. Johnson, du même département et actuellement à l’Université de Nebraska (Lincoln), son équipe décrit finement un mécanisme clé pouvant constituer un marqueur du phénomène d'effondrement des colonies d’abeilles aux États-Unis (CCD), si ce n'est l'expliquer. Il s’agit d’un dérèglement génétique causé par des virus à ARN simple brin de l'ancienne famille des Picornavirus (aujourd'hui séparée en plusieurs familles). Soit la plupart des virus de l’abeille connus. Ces virus interfèreraient dans le mécanisme cellulaire, notamment dans l’intestin, en bloquant la production de protéines par les ribosomes[3] des cellules de l’abeille, et en leur faisant fabriquer à la place des protéines virales... D’où un affaiblissement des colonies entraînant leur effondrement.


   Les auteurs de cette publication précisent, par ailleurs, qu’ils n’ont pas observé chez les abeilles des colonies malades (CCD) une expression particulière des gènes de détoxification ni de ceux qui sont impliqués dans la réponse immunitaire de l’insecte contre les pathogènes. Ce qui leur fait conclure que les pesticides ne sont pas la cause de ces effondrements, pas plus que les parasites déjà pointés du doigt. En revanche, May Berenbaum suggère dans notre entretien que c’est bien cette invasion de virus multiples qui est susceptible de rendre les abeilles plus sensibles aux pesticides ou aux parasites.


   On en revient à l’éternelle question de la poule et de l’œuf : qui favorise, en premier, l’invasion des autres et initie ce processus débouchant sur l’effondrement des colonies ? Les virus, comme l’avance May Berenbaum aujourd’hui après d’autres chercheurs ? Les pesticides, comme persistent à le croire une partie de la profession et plusieurs scientifiques ?  Nosema ceranae, selon quelques-uns ?


   Cette question n’est toujours pas résolue. Et affirmer que les parasites ou les pesticides ne causent pas directement ces effondrements, ne veut pas dire qu’ils sont, pour autant, hors de cause. Pas plus que ce mécanisme viral, finement décrit dans cette étude, soit vraiment à l’origine du CCD. Car il faut encore expliquer pourquoi ces virus deviennent tout à coup aussi envahissants. Rien d'évident !

                                                                                                                                © Université de Gembloux

   En effet, les études épidémiologiques conduites depuis quelques années aux USA, mais aussi en France et en Europe, montrent que ces virus sont présents dans la plupart des ruches. Même saines et actives, avant ou après 2005 – lire ci-dessous. Et parfois en nombre, comme nous le rapportons dans Le silence des abeilles. Dans ce livre, nous montrons qu’il y a fort à parier que cette invasion virale est la conséquence d’un affaiblissement physiologique - voire immunitaire - des abeilles. Par qui, par quoi ? Sans doute par les varroas, qui attaquent leur défense et transmettent une belle brochette de virus à leur hôte, mais peut-être aussi par des pesticides voire par le micro champignon Nosema ceranae. Ou par une combinaison de plusieurs de ces « tueurs primaires » de l’abeille, comme on le découvrira dans la suite de notre dossier sur le “CCD aux États-Unis”.


   Ainsi cette étude de l’Illinois, importante et bien menée, n’apporte pas, je crois, un point final au mystère des pertes de colonies d’abeilles. May Berenbaum  a bien voulu revenir, pour ce blog, sur ces questions clés.



Depuis le mois de juin dernier, son département d’Entomologie a ouvert un Pollinatarium au sud de l’Université de l’Illinois. Il s’agit d’un petit musée (et un jardin) accessible au public le week-end et dédiés à la découverte des relations entre les pollinisateurs (insectes, oiseaux et chauve-souris) et les plantes qu’ils butinent. http://www.news-gazette.com/special/soundslides/pollin.cfm

 


- Pouvez-vous nous en dire plus sur l’identité et l’action de ces fameux “picorna like viruses” ?

May Berenbaum: C’est juste le nom d’un type de virus, de la famille des dicistrovirus (Dicistroviridae) qui sont susceptibles d’être en grand nombre chez l’abeille. Il s’agit aussi bien de l’IAPV (Virus de la paralysie aigüe israélienne) [dont on a beaucoup parlé en 2007 aux USA, imaginant que c’était la cause des effondrements des colonies], du DWV (Virus des ailes déformées), du BQCV (Virus des cellules noires de reine) ou du KBV (Virus de l’abeille du Cachemire). Tous ces virus partagent le même mode d’action en détournant l’action des ribosomes, en les reprogrammant pour produire des protéines virales à la place des protéines d’abeilles.

- Votre étude livre une clé de l’énigme sur ces effondrements de colonies aux États-Unis (CCD), mais elle ne lève pas tous les coins du voile. Car nous savons qu’il existe, dans les ruches malades mais aussi au sein de colonies saines et actives, une belle diversité de virus. Et cela de part et d’autre de l’Atlantique. Il reste donc à expliquer comment on passe, assez soudainement, de populations virales “dormantes” au sein des ruches (asymptomatiques) à une invasion aussi destructive...

M. B. : En fait, on a assisté à une augmentation graduelle aux USA du nombre de picorna virus, trouvés parfois chez les abeilles. Ce qui pourrait avoir été une période de rupture, c’est la suspension fin 2004 de l’Honey Bee Act de 1922 [Ce règlement interdisait jusque-là l’importation de reines et d’abeilles des pays situés hors de l’Amérique du Nord]. Et cela pour permettre aux arboriculteurs d’amandiers en Californie de trouver des abeilles, même à l’extérieur du pays [lire notre article sur le sujet]. Ce fut alors la première fois depuis 1922 que des abeilles vinrent aux USA d’un peu partout. Or, dans la mesure où les abeilles sont infectées par différents picorna virus dans plusieurs régions du monde, ce commerce mondial de l’abeille a ouvert la porte à plusieurs virus dans des régions des États-Unis où ils pouvaient être absents. Mais le fait que cinq ou six virus puissent être présents aux USA ne signifie pas nécessairement que chaque abeille individuellement soit infectée par ces cinq ou six virus. Ce que notre analyse génétique (microarray) suggère seulement, c’est que les abeilles, du fait de ces infections virales multiples, ont plus de risque de connaître une perturbation des fonctions de leurs ribosomes.

- Mais ne pensez-vous pas qu’au sein des colonies, ces infections virales sont causées par différents facteurs comme les parasites Varroa destructor et Nosema ceranae ou / et des pesticides, qui affaiblissent préalablement leur organisme ? Ainsi votre étude décrirait en quelque sorte la dernière étape d'un processus complexe conduisant au déclin des colonies.

 M. B. : Le varroa est probablement le vecteur de tous ces virus et c’est certainement l’infestation des ruches par cet acarien qui provoquent ces multiples infections virales au sein des colonies. Quant aux autres scénarios que vous proposez, il n’y a pas d’indication au niveau du génome des abeilles [entre les colonies malades ou saines] qu’il y ait eu une différence d’exposition aux pesticides ou au micro champignon Nosema ceranae. La seule corrélation significative et cohérente que l’on observe [avec le CCD] est cette présence de multiples virus. En fait, c’est plutôt la dégradation des ribosomes qui pourrait rendre l’abeille plus sensible à Nosema, aux bactéries ou aux pesticides. Car les défenses contre ces facteurs d’agression sont initiées par des peptides ou à base de protéines [que les ribosomes des abeilles infectées ne produisent plus ou mal dans ce cas], ce qui n'est pas le cas contre les virus.

- Dans la mesure où les épisodes de CCD ne constituent qu’une petite partie, en réalité, de l’ensemble des cas de pertes, affaiblissement et mortalité des colonies d’abeilles américaines (voir notre encadré), pensez-vous que ces picorna virus peuvent expliquer les autres types de déclin des ruchers aux USA ?

 M. B. : Il y a beaucoup de facteurs effectivement qui tuaient les abeilles avant l’apparition du CCD, qui les tuent encore aujourd’hui et qui continueront à le faire demain. J’ai d’ailleurs dit plusieurs fois dans des conférences publiques que si nous réglons le problème du CCD, l’apiculture américaine ne serait pas entièrement tirée d’affaire. Car les pesticides, les parasites, les pathogènes, les monocultures et les pertes d’habitats, tous ces facteurs à risque pour les pollinisateurs seront toujours là. Et l’apiculture commerciale aura bien d’autres défis à relever dans l’avenir.

 

© V. Tardieu / lesilencedesabeilles.over-blog.com



[1] Committee on the Status of Pollinators in North America, National Research Council (2006), “Status of Pollinators in North America”, 396 pages, Washington.

[2] Reed M. Johnson R. M., Jay D. Evans J. D., Robinson G. E. et May R. Berenbaum M. R. (2009) “Changes in transcript abundance relating to colony collapse disorder in honey bees (Apis mellifera)”, PNAS, 1er septembre 2009, vol. 106, n°35.

[3] L'acide ribonucléique ribosomique (ou ARNr) est le constituant principal des ribosomes dont la fonction est de synthétiser les protéines en décodant l'information contenue dans l'ARN messager.

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Published by Vincent Tardieu - dans Déclin des abeilles
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depannage plombier paris 17 26/01/2015 17:38

J'apprécie votre blog , je me permet donc de poser un lien vers le mien .. n'hésitez pas à le visiter.
Cordialement

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