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8 mai 2010 6 08 /05 /mai /2010 17:34

 

Dans les mois à venir, de nouvelles enquêtes apicoles nous diront si l’année 2009 aura été plus clémente ou pire pour les cheptels d’abeilles mellifères en Europe que l’année précédente. Aux États-Unis, la dernière enquête nationale montre que la série noire se poursuit, voire s’aggrave ! Rien ne permet donc de penser que ces données modifieront l’inquiétante tendance tracée en 2009 par les deux bioéconomistes Marcelo Aizen et Lawrence Harder : celle d’une difficulté à satisfaire les besoins agricoles mondiaux de pollinisation[1]. Et cela malgré une croissance de 45 % dans le monde du nombre des colonies d’Apis mellifera entre 1961 et 2005 - essentiellement en Chine, en Argentine, au Canada et en Espagne. La raison ? À la même période, les surfaces de cultures dépendantes des pollinisateurs ont littéralement explosé, s’accroissant de plus de... 300 % ! Déjà, 62 à 73 % des cultures étudiées témoignent de carences de pollinisation.

Récemment, un groupe de spécialistes européens et américains des abeilles a mis en lumière les menaces qui pèsent plus particulièrement sur les communautés de pollinisateurs sauvages du fait des élevages apicoles[2].  Rien de vraiment nouveau, si ce n’est leur insistance sur le rôle supposé négatif des élevages. Après avoir rappelé les dernières données alarmantes sur les abeilles, les bourdons et les papillons sauvages dans plusieurs pays d’Europe, ces chercheurs reviennent sur l’impact que peuvent avoir les élevages d’abeilles mellifères pour les communautés natives.

 

     L’abeille d’élevage : une pique-assiette pour ses congénères sauvages ?

Ils rappellent que l’introduction de milliers d’abeilles dans un territoire, pour la pollinisation des cultures ou la production de miel, peut avoir un impact sur les pollinisateurs sauvages indigènes à travers la compétition pour les ressources floristiques ou du fait d’interactions directes[3]. Ainsi, le butinage de 90 % des mêmes plantes par Apis mellifera et les différentes espèces locales de bourdons peut durc la compétition entre pollinisateurs, comme le rapporte Dan Thomson aux États-Unis. Même chose au Japon, entre l’espèce de bourdon introduite Bombus terrestris et certaines espèces natives visitant plus de 70 % des mêmes plantes[4].

Rucher Bize-Minervois.jpg                                                                                               Rucher dans la garrigue languedocienne, à Bize-Minnervois © V. Tardieu

Rien ne prouve pour autant que cette compétition accrue soit à l’origine des pertes de viabilité des communautés natives, rappellent d’autres chercheurs[5], qui pointent de nombreuses observations contradictoires sur le sujet : certaines études ne montrent aucun impact significatif sur les pollinisateurs indigènes[6], tandis que d’autres attestent d’effets préoccupant sur la reproduction et la taille des pollinisateurs autochtones[7], mais aussi l'existence d'hybridations entre abeilles sauvages et d'élevage conduisant à un appauvrissement de la diversité génétique, voire à une disparition de races locales[8].

                                                                                       

Des pourvoyeurs de nouvelles maladies ?

Les auteurs anglo-saxons de l'étude insistent encore sur la nécessité de connaître l’importance et l’impact des pathogènes diffusées par les élevages d’abeilles parmi la faune sauvage. Tout en reconnaissant la faiblesse des études sur les transferts de maladies entre populations d’élevage et sauvage, ils assurent que ce problème est sous-estimé ou simplement ignoré [9]. Ainsi, par exemple, l’introduction du virus des ailes déformées (DWV) pourrait s’avérer beaucoup plus virulent parmi deux espèces de bourdons que chez son hôte d’origine, l’abeille A. mellifera [10]. On ne peut pas, pour autant, assurer que ce virus menace la viabilité des populations de bourdons. De même, on sait que les abeilles d’élevage dispersent plusieurs parasites dangereux pour les pollinisateurs, tels l’acarien Varroa destructor, les champignons Ascosphaera apis  ou ceux du genre Nosema, ainsi que le petit coléoptère des ruches (Aethina tumida), parmi plusieurs populations de bourdons ou d’abeilles sauvages[11]. Mais, là encore, leur impact sanitaire n’est pas démontré. 

Champ de tournesol à Joline.jpg

                                                                                                  Champ de tournesols à Joline © Framboise Roy

Mieux hiérarchiser les menaces pour les abeilles   

Dans un contexte agro-écologique (fragmentation des habitats, moindres ressources floristiques et expansion des épandages de pesticides) peu favorable aux insectes pollinisateurs, toute compétition accrue pour disposer des ressources alimentaires et toutes charges parasitaires nouvelles renforcent a priori les difficultés de survie des insectes sauvages. Cela paraît évident. Je reste toutefois perplexe sur cette tendance qu’ont certains chercheurs à insister sur ce point mal étayé depuis quelques années – et à faire ainsi « porter  le chapeau » du déclin des pollinisateurs aux abeilles d’élevage. Ces dernières passent alors du statut de victimes des excès de l’agriculture intensive à celui de coupables du déclin des pollinisateurs sauvages. Curieuse façon de jouer une catégorie de victimes contre une autre !

« S’il est douteux que l’on puisse remplacer l’abeille mellifère par d’autres espèces, il serait bénéfique de disposer d’alternatives en élargissant l’offre d’insectes pollinisateurs, tempère, dans les colonnes du quotidien Salt Lake Tribune du 19 avril, le jeune entomologiste David Tanner à l’Université de l’État de l’Utah, qui vient de découvrir deux nouvelles espèces d’abeilles dans une réserve de Californie (lire notre brève). Cela suppose de toute façon bien d’autres études pour déterminer quelles espèces pourraient jouer ce rôle. D’où l’importance de préserver toutes les espèces de pollinisateurs actuelles et d'identifier de nouvelles espèces »

Mieux connaître les processus de pollinisation dans l’espace rural ou les milieux naturels, et préciser la compétition entre communautés pour accéder aux ressources et aux sites de nidification, s’avèrent effectivement indispensables si l'on veut adopter des politiques de conservation efficaces. Mais pour éviter d’ajouter de la confusion aux méconnaissances actuelles, on aurait pu espérer que les auteurs de cette publication rappellent clairement la hiérarchie des facteurs à risque connus actuellement pour l’ensemble des pollinisateurs : le fait que sont bien les composantes des systèmes agricoles eux-mêmes (les pesticides, les monocultures extensives, la destruction des habitats semi-naturels...) qui initient le déclin des différentes communautés de pollinisateurs, et non certains maillons (affaiblis) de ces réseaux de pollinisateurs.

 


[1] Aizen, M.A. et Harder, L.D. (2009) The global stock of domesticated honey bees is growing slower than agricultural demand for pollination. Curr. Biol. 19, 1–4.

[2] Simon G. Potts et al. (2010) Global pollinator declines: trends, impacts and drivers. Trends in Ecology and Evolution (sous presse). Cliquez ici pour lire cette publication.

[3]Thomson, D.M. (2006) Detecting the effects of introduced species: a case study of competition between. Apis and Bombus. Oikos 114, 407–418.

[4] Matsumura, C. et al. (2004) Invasion status and potential ecological impacts of an invasive alien bumblebee, Bombus terrestris L. (Hymenoptera: Apidae) naturalized in Southern Hokkaido, Japan. Glob. Environ. Res. 8, 51–66.

[5] Stout, J. et Morales, C.L. (2009) Ecological impacts of invasive alien species on bees. Apidologie 40, 388–409.

[6]Steffan-Dewenter, I. et Tscharntke, T. (2000) Resource overlap and possible competition between honey bees and wild bees in central Europe. Oecologia 122, 288–296 ; Roubik, D.W. et Wolda, H. (2001) Do competing honey bees matter? Dynamics and abundance of native bees before and after honey bee invasion. Popul. Ecol. 43, 53–62.

[7]Thomson, D.M. (2006) ; Goulson, D. et Sparrow, K. (2009) Evidence for competition between honeybees and bumblebees; effects on bumblebee worker size. J. Insect Conserv.13, 177–181.

[8]Franck, P. et al. (1998) The origin of west European subspecies of honeybees (Apis mellifera): new insights from microsatellite and mitochondrial data. Evolution 52, 1119–1134.

[9]Woolhouse, M.E.J. et al. (2005) Emerging pathogens: the epidemiology and evolution of species jumps. Trends Ecol. Evol. 20, 238–244.

[10] Genersch, E. et al. (2006) Detection of deformed wing virus, a honey bee viral pathogen, in bumble bees (Bombus terrestris and Bombus pascuorum) with wing deformities. J. Invertebr. Pathol. 91, 61–63.

[11] Goulson, D. (2003) Effects of introduced bees on native ecosystems. Annu. Rev. Ecol. Syst. 34, 1–26.


 

 

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Published by Vincent Tardieu - dans Espace rural et pollinisateurs
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