Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Feuilletez cet ouvrage

Pour découvrir le premier chapitre... un clic sur la couverture !

Recherche

Archives

19 mai 2010 3 19 /05 /mai /2010 11:38

    Dans une deuxième publication [1], le groupe de chercheurs s’attaque à un dogme défendu jusqu’ici par les écologistes, mais jamais vérifié à grande échelle. À savoir que pour accroître la biodiversité des zones rurales il faut convertir les exploitations traditionnelles en fermes biologiques.

   En premier lieu, ces chercheurs de Leeds montrent que si cette conversion intervient dans des zones d’agriculture traditionnelle mais extensive, encore bocagées et où persistent des éléments semi-naturels comme les haies, les bosquets ou des talus en friches – précieux nichoirs et sources alimentaires pour quantités d’espèces -, le gain de cette conversion sera faible en terme d’augmentation des populations de plantes et d’animaux. Et cela même alors que l’impact sur les niveaux de production alimentaire sera, lui, très élevé : en gros, les auteurs retiennent que la productivité à l’hectare des cultures biologiques est deux fois inférieure à celle des parcelles conventionnelles.

England-travel-Yorkshire-hchalkley                                                                                                            La campagne anglaise boccagée du Yorkshire © H. Chalkley

   Découpage du territoire en zones d'intérêts contradictoires.

   D’où l’idée, ici suggérée, qu’un pays s’étant converti à l’agriculture biologique ne parviendrait plus à nourrir sa population (ou à maintenir ses exportations agricoles). À moins de doubler ses surfaces cultivées... Ce qui réduirait d’autant ses espaces naturels. Pas sûr que les abeilles et les autres insectes pollinisateurs y gagnent au change !

    « Pour assurer la demande de production alimentaire future, mieux vaut conserver une agriculture la plus intensive possible dans les aires les plus productives du pays et compenser comme nous le pourrons son impact en mettant en réserve pour la vie sauvage une partie des terres restantes. » conclue le Professeur d’écologie des populations Tim Benton, qui a dirigé cette étude, dans le communiqué de presse qui accompagne cette publication [2]. Cette partition du territoire entre espaces surexploités et aires protégées n’est pas nouvelle. Cela fait, en réalité, des décennies qu’on s'y emploie, avec le bonheur que l’on sait pour la biodiversité. Et l’augmentation, à la marge, des réserves n’y changera rien. C’est bien de logique de gestion du territoire rural qu’il faut modifier. Et cela en profondeur !

    Une estimation bien partielle...

    Il reste, au demeurant, que cette équipe n’a pas véritablement étudié les systèmes productifs des deux types d’exploitation agricole. Elle constitue ainsi la photographie figée et limitée dans le temps de ces différences de productivité. Les scientifiques soulignent seulement que, pour la plupart d’entre elles, les fermes “bios” anglaises s’implantent dans des sites aux faibles potentiels d’intensivité agricole, pour des raisons topographiques ou des causes climatiques. Ce serait particulièrement le cas dans le centre-sud de l’Angleterre alors que les grandes exploitations industrielles se concentrent plutôt dans la partie orientale du pays.

    Pourtant, si l’on intègre l’ensemble des coûts écologiques, les ressources en eau et en sol notamment, jamais pris en compte dans ce type d’étude comparative, les performances économiques des exploitations industrielles risquent fort de pâlir. Car souvent les fermes biologiques gèrent plus durablement les ressources du sol (par des rotations de culture, notamment) et hydriques (par différents types de couverts des cultures, par exemple).

   Prendre en compte les « services écologiques ».

   À l’inverse, les « services écologiques » apportées par l’agriculture biologique et intégrée – je pense notamment à la lutte biologique contre les ravageurs des cultures grâce à des insectes auxiliaires préservés dans le paysage rural, ou à la conservation des insectes pollinisateurs – ne sont pas davantage comptabilisés dans ce bilan comparatif. Or, ces services ont, à plus ou moins court terme, une réalité économique mesurable. Ne serait-ce que par la pollinisation, qui améliore la production des cultures butinées.

Butineuse d'une crucifère sauvage.jpg                                                                                                                            Le butinage d'une crucifère © Aiguebrun Photoblog 

   Un seul exemple : le colza. En France, la production en semences de colzas hydrides est passée de 2 000 hectares en 2006 à 12 000 ha en 2009 (source GNIS). Et les abeilles sont un levier pour accroître les rendements. C’est ce qu’a établi la firme Syngenta à la suite d’essais réalisés dans le cadre de son programme Bee Partners : ces rendements « peuvent être majorés de 5 à 30 % grâce aux abeilles » assure l’industriel [3]. Les tests montrent également que les butineuses, sauvages et d’élevage, contribuent à augmenter la teneur en huile des graines.

   Même Syngenta l'affirme : les abeilles sont bonnes pour les rendements !

    D’où le lancement par la firme, au Royaume-Uni en 2002, de ce programme Bee Partners. Et les résultats sont spectaculaires, assure-t-elle ! En trois ans, les populations de bourdons, qui avaient considérablement chuté au cours des trente dernières années, ont vu leurs effectifs multipliés par six. « Les Anglais, qui pratiquent un recensement précis de leur entomofaune depuis 1750, s'étaient rendu compte que la disparition des pollinisateurs était liée à la baisse vertigineuse des cultures de légumineuses qui servaient auparavant de nourriture pour le bétail», précise André Fougeroux, responsable biodiversité chez Syngenta [4].

    Il a suffi pour parvenir à ce résultat que les agriculteurs britanniques sèment des mélanges de trèfles, de vesce et de luzerne en bordure de leurs champs pour assister à ce grand retour des insectes butineurs, mais aussi des papillons, des araignées et de certains oiseaux. L'abeille domestique a, elle aussi, profité de la manne en pollen et nectar. Ces bandes fleuries représentent aujourd'hui un millier d'hectares au Royaume-Uni. Et aujourd'hui, la firme a élargi cette opération aux États-Unis et à neuf pays européens, dont la France. Il ne reste plus à Syngenta qu’à produire des semences biologiques et à renoncer à l’agriculture industrielle pour être tout à fait crédible...

4446814788 ce105f25bc o                                                                                           Un bourdon mâle Bombus lapidarius © Hugues Mouret

    Dernière réserve sur les conclusions du groupe de la Faculté des Sciences biologiques de Leeds : ce bilan ne prend pas la mesure des énormes marges de progression dont l’agriculture biologique, trop longtemps délaissée par la recherche agronomique académique, dispose. Plusieurs programmes d’amélioration des techniques, des semences et des performances agronomiques globales sont aujourd’hui à l’œuvre, tant en France que dans un grand nombre de pays européens.

   À l’inverse, de plus en plus de terres exploitées depuis cinquante ans d'une façon industrielle ont bien du mal à garantir les mêmes rendements, sinon à un coût de plus en plus élevé. Aussi, on peut parier, ou du moins espérer, que les données économiques relevées aujourd’hui par cette équipe anglo-saxonne soient à corriger dans quelques années...

 

LA SUITE...


[1] Gabriel D. et al. (2009) The spatial aggregation of organic farming in England and its underlying environmental correlates, Journal of Applied Ecology, n° 46, pages 323–333.  Pour télécharger cette étude, cliquez ici.

[2] Pour lire ce communiqué du 5 mai 2010, cliquez ici.

[3]  Le site de L'Opération Pollinisateur de Syngenta.

[4] Marc Mennessier,  Le Figaro du 13 mai 2010.

Partager cet article

Repost 0
Published by Vincent Tardieu - dans Espace rural et pollinisateurs
commenter cet article

commentaires

Liens