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19 mai 2010 3 19 /05 /mai /2010 11:37

      La troisième et toute nouvelle étude [1], toujours publiée par Doreen Gabriel et ses collègues de Leeds, s'interroge précisément sur quelle est la meilleure échelle pour mettre en œuvre des mesures de conservation de la faune et flore rurale. Pour y répondre, l’équipe a utilisé une méthode d’échantillonnage allant de la parcelle au paysage. Et cela sur seize sites de 10 km x 10 km, répartis dans deux régions d’Angleterre, l’une méridionale et l’autre plus au nord du pays. Ils y ont relevé tout ce qui passait, oiseaux et papillons, ainsi que les plantes, et ils ont piégé les insectes pollinisateurs (syrphes, bourdons et abeilles solitaires), les arthropodes rampant au sol, et les vers de terre. Leurs collectes et comptages visuels des différents taxons ont eu lieu, deux fois dans l’été, au centre et en bordure des 192 champs des 32 fermes sélectionnées.

   Les organismes sauvages ne réagissent pas tous de la même façon.     

   Deux enseignements principaux s'en dégagent. D’abord le fait que les alentours et les bordures des champs renferment davantage d’animaux que le centre des champs. Guère surprenant ! C’est particulièrement net pour les papillons et les arthropodes du sol, respectivement quatre fois et trois fois plus nombreux, qu’au cœur des parcelles. De même, le facteur latitudinal est également net pour certains groupes : c’est le cas des abeilles solitaires cinq fois plus abondantes dans le sud du pays.

    Quant à l’impact  des cultures biologiques pour la biodiversité, le bilan est finalement contrasté en fonction des groupes d’animaux et des échelles spatiales considérées. Et c'est cela le véritable intérêt de leur étude. Ainsi, l’avantage est très net pour les plantes, bien plus denses dans les parcelles “bios” que dans les champs conventionnels (la différence est moins marquée pour les alentours des deux types de champs), de même qu’à l’échelle du paysage dans un site dominé par les cultures biologiques. Comme si l’usage de désherbants et d’insecticides bloquait, en quelque sorte, la dynamique du développement des plantes adventices. De la même façon, les arthropodes du sol, les papillons, ainsi que les abeilles solitaires ou les bourdons des cultures sont plus abondants dans les zones “bios”. Notons que cet effet positif des cultures “bios”est particulièrement net sur les abeilles solitaires au centre des champs ou des prairies dans les sites du Nord de l’Angleterre.

papillon+image+macro+nature+(4)                                                                                                                                                                                        © Laubaine

 Les champs conventionnels peuvent être bénéfiques pour certains animaux...

Cet avantage est toutefois pour les abeilles moins marqué aux alentours des champs, et il disparaît ou s’inverse dans le cœur et les alentours des prairies méridionales. La variabilité est encore plus forte pour les bourdons qui ne trouvent réellement avantage avec le système “bio” qu’au centre des cultures de l’ensemble du pays et des prairies du Nord. Leur abondance est, en revanche, plus forte dans les marges des champs conventionnels partout en Angleterre, de même qu’aux alentours des prairies méridionales du pays. Dernier groupe de pollinisateurs, les syrphes sont finalement plus communs au sein et autour des prairies traités d'une façon conventionnelle, tout en demeurant plus abondants au centre et aux marges des champs “bios”.

    Quant à la diversité des oiseaux champêtres, elle demeure également plus grande dans les zones conventionnelles – sauf pour les corvidés. Curieux, alors que leurs proies (insectes, arthropodes et vers de terre) se concentrent davantage dans les aires converties au “bio” ! « Il semble d’après nos résultats, qui confirment deux autres études récentes, que les caractéristiques du paysage, la proportion des surfaces cultivées et des prairies semi-naturelles, la longueur des bordures et alentours de champs, sont en réalité plus déterminantes pour l’abondance des oiseaux des champs, fortement mobiles, que le fait qu’il s’agisse de cultures biologiques ou pas » avancent les auteurs de l’étude en guise d’explication. La domination des corvidés, farouches compétiteurs de l’avifaune rurale et prédateurs de leurs nids, dans les espaces biologiques plus boccagés, où demeurent de nombreux bosquets et bois, pourraient également être à l'origine de ce résultat inattendu.

    Moduler les efforts de conservation selon les échelles spatiales.

    Au final, en Angleterre, le bénéfice des cultures “bios” apparaît « globalement positif », mais plus contrasté qu’on ne l’a prétendu jusqu’ici – évalué, toute espèce confondue, à un modeste + 12,4 %. Le paramètre primordial pour favoriser la biodiversité est plutôt la diversité des structures du paysage et la présence d’éléments semi-naturels (haies, bosquets, friches, buttes fleuries, prairies extensives...) pour plusieurs groupes d’animaux. Il faut donc, insistent à raison les chercheurs anglo-saxons, concevoir des mesures agro-environnementales adaptées à différentes échelles et dépasser le seul cadre des exploitations, si l’on veut améliorer la conservation de la biodiversité rurale. C’est un message analogue qu’apportaient déjà en 2008 leurs collègues français de l’INRA à la suite de l’expertise collective sur la “Biodiversié et l’Agriculture” [2].

    Au-delà de l’échelle à laquelle il convient de concevoir et appliquer les programmes de préservation de la biodiversité, on peut considérer effectivement que si le paysage rural continue à être parsemé d’un chapelet d’oasis sans traitements chimiques au milieu d’un vaste océan de parcelles industrielles, rien ne s’améliorera durablement. Car la dynamique des populations animales, qui ont des capacités de déplacement, s’effectue bien à une échelle plus vaste : celle du paysage.

   L’objectif est donc, selon moi, d’enrichir ce paysage d'une mosaïque de structures physiques et biologiques, sans attendre le “grand soir” écologique, c’est-à-dire qu’une révolution culturelle et économique remette en cause partout le modèle agricole dominant. Outre les réductions indispensables d’engrais et de pesticides, et ce remodelage soutenu du paysage rural, il faut apprendre à hybrider les approches et les techniques, à décloisonner les systèmes et les filières agricoles, à réintroduire plus de polyactivité, plus de souplesse et davantage de sécurité des revenus. Plus que des recettes, c’est une nouvelle approche qu’il s’agit d’introduire dans le monde agricole : il est urgent de multiplier les essais agricoles, sociaux et commerciaux – véritable recherche-développement agronomique à grande échelle – en rendant leur créativité aux agriculteurs.

biodiversite_Lautaret--S_Aubert-.jpg                                                                                                           Prairie fleurie au Col du Lautaret dans les Alpes © S. Aubert

    Des réalisations récentes en France qui vont dans le bon sens.

Dans le Gers, l’association Arbre & Paysage 32  diffuse des techniques d'agroforesterie consistant à planter des arbres au sein même des champs cultivés. Et le bilan d’une étude conduite sur trois ans avec l'aide d'apiculteurs gersois et Virginie Britten de l'association de développement de l'apiculture en Midi-Pyrénées, a permis de confirmer que ces éléments boisés au sein des parcelles sont plus favorables aux abeilles que des monocultures homogènes.

Toujours dans les campagnes, en plus de L’Opération Pollinisateurs de Syngenta lancée ce mois-ci sur dix sites du centre et sud-est de la France, et la création sur 1 500 hectares de friches apicoles analogues par le Réseau Biodiversité pour les Abeilles, soutenu cette fois par l’industriel BASF, ce sont des agriculteurs du Haut-Rhin qui ont semé des plantes sauvages mellifères au sein de jachères. Et cela grâce à un partenariat avec le conseil général et les établissements Gustave Muller qui fournissent les semences. L’expérience a débuté il y a trois ans sur 20 hectares, retrace le quotidien L’Alsace [3], puis sur 80 ha l’an dernier. Cette année, 300 ha ont été plantés ainsi. Et selon les observateurs, en plus des insectes pollinisateurs, on voit déjà réapparaître une belle diversité d’animaux dans ces prairies de fleurs sauvages : des papillons, des coléoptères, des  lézards, des oiseaux... L’expérience vient d’être étendue aux services des Espaces Verts d’une centaine de communes du Haut-Rhin qui créent des bandes fleuries et des haies d’arbustes mellifères à la place des gazons et massifs horticoles.

Cela viendra-t-il contrer les fortes pertes d’abeilles que déplorent cette année encore les apiculteurs alsaciens – plusieurs ruchers auraient perdu cet hiver 50 % et plus de leurs effectifs ? Pas sûr, hélas.



[1] Gabriel D. et al. (2010) Scale matters: the impact of organic farming on biodiversity at different spatial scales, Ecology Letters, doi: 10.1111/j.1461-0248.2010.01481.x. 301 espèces de plantes et 19 espèces d’oiseaux des champs ont été identifiées au cours de cette étude, et 9026 vers de terre collectés, ainsi que 119 121 arthropodes de la litière, 4 451 papillons, 10 420 syrphes, 4 399 bourdons et 5 751 abeilles solitaires. Pour télécharger cette étude, cliquez ici.

[2] Le Roux X. et al. (éditeurs), 2008. “Agriculture et biodiversité. Valoriser les synergies.” Expertise scientifique collective, INRA (France). Pour télécharger la synthèse de 116 pages, cliquez ici , ou explorer le lien web consacré à cette expertise collective.

[3] L’Alsace, E. S., le 15 mai 2010.

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Published by Vincent Tardieu - dans Espace rural et pollinisateurs
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commentaires

OmniTech Support scam 07/10/2014 09:54

I think that a lot of people do think that farming is something very bad. People are looking for high level corporate jobs and has being mislead to think that those are the jobs that actually matter. But the truth is very different.

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