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21 février 2010 7 21 /02 /février /2010 14:04

Proteus sera-t-il le pesticide de trop ? Diffusée déjà dans une dizaine de pays d'Europe, cette nouvelle substance phytosanitaire vient d'être commercialisée en France par la firme Bayer Crop Science, malheureux producteur du Gaucho qui fut suspendu entre 1999 sur tournesol, puis en 2001 sur maïs. Elle est formée à partir de deux molécules « complémentaires » pour gagner en efficacité insecticide : un soupçon de deltaméthrine, « bien connue pour son effet choc », rappelle l'industriel, et une grosse pincée de thiaclopride, un petit nouveau dans la famille des néonicotinoïdes, « affichant une grande persistance d’action » (on pourra lire ici le communiqué de Bayer en septembre dernier).

   Tout en étant pulvérisé de façon aérienne, « son mode d’action est systémique, c'est-à-dire que le principe actif est véhiculé par la sève de la plante, détaille Sten Guezennec, chef de produit TS céréales du groupe. Cela permet de neutraliser des ravageurs difficilement accessibles par pulvérisation, comme les pucerons qui se logent sous les feuilles par exemple. » Il parvient ainsi à bloquer la faculté à s’alimenter du funeste puceron vert du pêcher (Myzus persicae) qui transmet au colza, dès la levée, des viroses pouvant entraîner jusqu’à 50 % de baisse de rendement. Proteus offrirait également « une bonne maîtrise du charançon de la tige et du puceron cendré » pour cette même culture, et une protection « performante » des céréales contre le puceron des épis et la cécidomyie, des betteraves contre les pucerons et la pégomyie, ainsi que de la pomme de terre contre les fameux doryphores et pucerons. Bref ! l’arme idéale.
BetteraveSuc 
© Bayer Crop ScienceDoryphore Adulte Et Larve Bayer

Une innovation redoutée.

   Mais voilà, ce que la firme considère comme « une solution innovante contre les ravageurs difficiles à maîtriser » est jugée désastreux pour les pollinisateurs par Henri Clément, le président de l’Union national de l'apiculture française (Unaf) : « Ces deux produits sont toxiques, on risque un mélange détonant ! », dénonçait-il la semaine dernière, au cours d’une conférence de presse à l'Assemblée nationale. Son syndicat affirme même – sur quelle base ? - que l’exsudation d’une goutte d’eau chargée de Proteus peut être mortelle pour une abeille. Ce que conteste la firme, avançant en outre que sa formulation dite O-Tech « apporte une très forte résistance au lessivage et permet une pénétration rapide à l’intérieur de la plante. » À vérifier en période de pluie...

   Jugeant ce produit « très toxique pour les organismes aquatiques » et pouvant « entraîner des effets néfastes à long terme pour l’environnement aquatique. », l’expertise du ministère de l’agriculture qui l’a toutefois homologué recommande « pour protéger les abeilles et autres insectes pollinisateurs, [de] ne pas [l’]appliquer durant la floraison. [Et de] ne pas [l’]utiliser en présence d’abeilles. »

   Cette prudence, toujours curieuse pour un produit qui a été autorisé officiellement, s’impose en fait à un grand nombre d’autres insecticides agricoles. Et le directeur du développement et des homologations de Bayer Crop Science en France, Bruno Zech, m'assurait vendredi dernier que d'après leurs tests en laboratoire, en condition semi-naturelle (sous serre), puis en parcelles expérimentales, ce pesticide ne présente « pas d’effets toxiques significatifs pour l’abeille. »

Proteus moins toxique que Gaucho !

   Il serait même bien moins nocif pour elle que d'autres produits déjà mis sur le marché ! « Il ne faut pas mettre tous les néonicotinoïdes dans le même sac, car elles ne présentent pas les mêmes niveaux de toxicité. » souligne ce même responsable du groupe. Proteus serait ainsi moins toxique d'un facteur mille pour l'hyménoptère que Gaucho, produit par la même firme, de même que Cruiser (lire notre article 5 suivant). Est-ce à dire que ces deux derniers pesticides font courrir un réel danger à l'abeille ? Ce n'est évidemment pas l'interprétation de la firme.

   Depuis juillet dernier, Proteus peut être répandu sur les champs de colza, de betterave, de céréales et de pommes de terre. « La diffusion de Proteus en France sera toutefois progressive. Nous espérons que nos ventes avoisinneront cette saison 1 % de notre chiffre d'affaire des phytosanitaires en France, égal à 560 millions d'euros », pronostique Gilles Delannoë. Encore modeste, donc. Mais suffisant pour faire enrager la profession apicole. Car le nectar du colza et d’autres crucifères est très apprécié des abeilles. Le miel de colza représenterait même, selon l’Unaf, entre 15 et 20% de la production française (pour l’industrie alimentaire, car sa saveur est sans grand intérêt !).

   On n'est jamais assez prudent - ou diplomate vis à vis d'une profession apicole à cran ? -, le directeur de la communication de Bayer France, Gilles Delannoë, m'assure que de toutes façons, sur colza, « le produit sera appliqué avant floraison, c'est-à-dire au stade du bouton accolé ». Donc non visitable en théorie par les pollinisateurs, mais déjà attaquable par la Méligèthe du colza (Meligethes aeneus), qui perce les boutons floraux de la culture. Cette préconisation suffira-t-elle à désamorcer la colère apicole ? Pas sûr !

Colza Bayer                                                                                                                                                              © Bayer Crop Science

Entre doute et inquiétude

   D'autant plus que l'inquiétude sur ce type de pesticide ne semble pas être l'apanage des seuls syndicats d'éleveurs. Axel Decourtye, écotoxicologue et spécialiste de l'abeille à l'ACTA (Association de coordination technique agricole) du Rhône, que j'ai interrogé ce dimanche, m'a fait part de ses réserves sur Proteus : « Mes inquiétudes portent sur deux aspects. D'une part sur sa composition. Il s'agit d'un cocktail de deux molécules qui ne sont pas sans innocuité sur les insectes pollinisateurs. C'est vrai pour le thiaclopride, même si les tests montrent qu'il est moins toxique que l'imidaclopride [Gaucho], mais aussi pour la deltaméthrine qui est un pyréthrinoïdes déjà mis en cause sur des épisodes de mortalité d'abeilles par contact. Et surtout, je ne suis pas du tout convaincu que les recommandations techniques de Bayer suffisent à préserver les pollinisateurs en plein champ. Dans la pratique, ni la firme ni les autorités sanitaires ne seront derrière les cultivateurs pour vérifier que les pulvérisations n'aient pas lieu au début ou durant la floraison... Certains agriculteurs semblent, eux-mêmes, se poser des questions sur ce produit : j'ai été contacté par la coopérative agricole Dauphinoise dans l'Isère m'indiquant qu'elle souhaitait mettre en place un suivi des ruchers autour de culture de colzas traités au Proteus. » En outre, rien n'assure que des abeilles d'élevage, et plus encore des insectes pollinisateurs sauvages qu'on ne maîtrise pas, ne viendront pas visiter ces parcelles de colzas traités dont une partie des fleurs peut être déjà ouvertes... « Il serait plus que temps, ajoute Decourtye, de réunir tous les acteurs du monde rural autour de la table pour discuter des meilleurs parcours agricoles possibles par filière, ceux qui préservent à la fois les cultures, mais aussi les insectes sauvages et les colonies d'élevage. Je ne suis pas convaincu que Proteus réponde à cette double exigence. »

   Sans attendre le printemps, l’Unaf envisage un recours juridique pour annuler l'autorisation de mise sur le marché accordée pour 10 ans à ce nouvel insecticide.

                                                                                                                                                             

 

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Published by Vincent Tardieu - dans Déclin des abeilles
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