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14 octobre 2010 4 14 /10 /octobre /2010 07:59

À la lumière des données historiques et de cette nouvelle étude, on peut se demander si ce n’est pas Nosema ceranae qui transmet ce virus aux abeilles. « C’est possible, mais cela demeure inconnu », m’a indiqué Robert Cramer de l’Université d’État du Montana. En 2009, un groupe de chercheurs uruguayens et espagnols a néanmoins prouvé [1] que « l’infection par N. ceranae supprime de manière significative la réponse immunitaire de l'abeille mellifère », en réduisant la transcription de certains gènes impliqués dans le mécanisme de défense cellulaire et humoral [2]. «  Cette immunosuppression risque d’accroître la susceptibilité des abeilles aux pathogènes et à leur vieillissement. », ajoutaient alors les auteurs.

MP1 2031

 © Marcello Pettineo

Micro-champignon et virus : un couple d’enfer !

Dans un entretien que j’avais eu avec lui le 28 avril 2008, Mariano Higes  me confiait que « ce micro-champignon pourrait avoir une influence sur plusieurs virus, dans la mesure où les lésions des cellules épithéliales de l’intestin de l’abeille, causées par le parasite, peuvent réduire la résistance naturelle de ces cellules qui jouent à l’ordinaire le rôle de barrière contre les infections virales. »  Il a d’ailleurs montré en laboratoire que l’infection par cette espèce de microsporidie (ou micro-champignon) favorise la réplication de virus de l’abeille souvent présent dans les ruches à l’état latent (asymptomatiques). C'est le cas du virus des ailes déformées (DWV), du virus des cellules noires de reine (BQCV), de celui de la paralysie chronique (CBPV) ou encore de celui du Cachemire (KBV). Et peut-être bien de l’IAPV (le virus de la paralysie aiguë israélienne) qui a défrayé la chronique en 2007, ainsi que du virus IIV, dont on parle aujourd’hui. « Tous ces virus ne sont pas, selon moi, concluait alors Higes, le facteur déclenchant ni responsable des effondrements des colonies frappées par le CCD. » Ce qui rejoint l’analyse sur les virus de l’abeille de la plupart des scientifiques : ce ne sont pas des tueurs de premier ordre !

L’action inquiétante du virus irisé

   « Mais il y a d’autres hypothèses, estime Robert Cramer. Par exemple, que ce soit l’autre de ces deux agents pathogènes [le virus IIV] qui puisse causer une sorte d’immunodépression de l’abeille. Ce qui favoriserait l’infection par l’autre agent [le microsporidie N. ceranae], lequel achèverait alors l’abeille. C’est un mécanisme bien connu en aquaculture où un virus et un microsporidie se combinent pour causer diverses maladies. Quelque chose d’autre dans l’environnement peut aussi rendre les abeilles plus susceptibles à ces pathogènes. Il existe à l’évidence plusieurs pistes à explorer. »  

   Grâce à la « découverte » de ce virus IIV, les auteurs de l'article pensent même avoir expliqué pourquoi la présence du micro-champignon N. ceranae aux USA dans de nombreuses ruches n’a pas toujours entraîné le déclin des colonies : lorsque ce fut le cas, estiment-ils, c’est qu’il était (mal) accompagné par ce virus alors non détecté... Et lorsque ce virus a été localisé, au cours de leur étude, dans des colonies en bonne santé, c’est peut-être que le stade d’infection était encore précoce ou que ces colonies avaient déjà développé une certaine résistance... Allez savoir !

   Du fait de leur virulence sur plusieurs groupes d’insectes, les virus IIV ont déjà fait l’objet d’essais agronomiques comme biopesticides, en particulier contre des moustiques et certains coléoptères. Un brevet américain a même été pris dans cette perspective en 2001 par la firme Bilimoria SL.

journal.pone.0013181.g003On peut voir sur ce graphique publié par les auteurs dans la revue PLos ONE le taux d’abeilles survivantes en cage durant les 14 jours de prises de sirop contaminé avec les spores du microchampignon  Nosema ceranae seul, le virus IIV seul ou les deux pathogènes combinés. Ce dernier cocktail entraîne le plus grand nombre d’abeilles mortes : plus de 75 % contre environ 60 à 65 % avec chacun des facteurs appliqués seuls.  

 

Tout de même, si ce virus irisé IIV-6 est aussi virulent qu'on le prétend, on s'étonne qu'il ait pu passé si longtemps inaperçu dans les ruchers américains. Il n’a pas davantage été détecté au cours de la fameuse grande enquête métagénomique de 2007 qui, un peu de la même manière que l’analyse présente du groupe du Montana, a révélé l'existence de dix-huit microbes différents dans les ruches frappées par le CCD. Bien mystérieux, tout ça ! Les spécialistes de ce syndrome sont-ils si mauvais et leurs instruments aveugles ? Si personne n’y a vraiment prêté attention, suggèrent plutôt les auteurs de l’étude, c’est que les infections passées des ruchers par ce virus sont demeurées discrètes – et c’est le micro-champignon Nosema qui en a précisément révélé le potentiel agressif. Sans compter que la sensibilité des techniques d’analyses d’alors était inférieure à celle de la spectrométrie de masse basée sur les protéines (MSP).

   Certains chercheurs ont une autre explication, plus radicale, sur ce « ratage » du virus IIV : si on ne l’a pas vu, c’est peut-être bien qu’il n’existe pas dans la plupart des ruches américaines, contrairement aux révélations de l’étude du Montana...



[1] Karina Antúnez et al. (2009) “Immune suppression in the honey bee (Apis mellifera) following infection by Nosema ceranae(Microsporidia)”, Environmental Microbiology.

[2] Le système immunitaire cellulaire agit sur les cellules infectées par des virus et bactéries, et les cellules cancéreuses (grâce aux cellules T ou lymphocytes T), tandis que le système humoral agit contre les bactéries et les virus dans les liquides du corps : chez l’abeille, dans l’hémolymphe, en secrétant des anticorps agissant sur la destruction des agents pathogènes.

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Published by Vincent Tardieu - dans Déclin des abeilles
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