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14 octobre 2010 4 14 /10 /octobre /2010 07:56

Cette nouvelle controverse scientifique n’est-elle qu’une histoire de rivalité et d’ego ? Une simple volonté de faire un « coup médiatique » dans cette course à l’élucidation du mystère de l’effondrement des colonies d’abeilles ? Pas si simple. Car en mettant en avant tel ou tel facteur dans le drame que vivent nos abeilles, on sait bien que plusieurs logiques s’affirment et, parfois, s’affrontent. Elles procèdent aussi bien de raisons historiques à chaque équipe, de spécialisations scientifiques différentes entre elles, mais aussi de sensibilités politiques et d’intérêts divergents.

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© Marcello Pettineo

Des financements industriels ?

C’est dans ce contexte qu’une enquête de Katerine Eban pour le magazine américain Fortune, publié le 8 octobre dernier[1], vient apporter un éclairage troublant sur cette équipe du Montana.  Sous le titre alléchant de “What a scientist didn't tell the New York Times about his study on bee deaths”, que l’on pourrait traduire par “Ce que le New York Times n’a pas dit sur un scientifique au sujet de son étude concernant le décès des abeilles”, cet article fait le buzz dans le milieu apicole outre-Atlantique depuis une semaine. Le grand quotidien américain a, en effet, largement relayé à sa “une”, le 6 octobre, la « découverte » de Jerry Bromenshenk, le leader de ce groupe du Montana, en assurant qu’elle résout le mystère de l’effondrement des colonies (CCD). Mais il n’a pas enquêté sur les sources de financement du groupe du Montana. Or, prétend Katerine Eban dans Fortune, Jerry Bromenshenk et son équipe ne sont pas seulement abonnés aux collaborations avec la Défense, ils percevraient également des subsides depuis quelques années de la filiale américaine du groupe agrochimique Bayer Crop Science. Firme qui, rappelons le, commercialise, ici comme en Europe, le fameux insecticide imidaclopride (connu en France sous le nom de Gaucho), rendu responsable par les apiculteurs du dépérissement des abeilles. Dans le contexte actuel, lorsqu’on travaille sur le sujet, percevoir des subventions d’une firme agrochimique impliquée dans l’environnement des abeilles, relève à l’évidence du conflit d’intérêt. Mais j’utilise à dessein le conditionnel sur ce ou ces paiements industriels car Jerry Bromenshenk  nie catégoriquement « travailler pour Bayer », même s’il refuse de publier ses sources de financement. Et la preuve d’un tel soutien n’est pas apportée par la journaliste du magazine américain. Je veux donc rester prudent sur ce point.

Une omission suspecte

Le doute sur la pertinence des résultats publiés dans PLos ONE demeure fort, à mes yeux, dans la mesure où leurs auteurs se focalisent uniquement sur la responsabilité de deux (ou trois) pathogènes et parasites. Et ils ignorent toutes les autres causes environnementales possibles, en particulier la responsabilité des pesticides, mais aussi les carences en pollen et nectar, ou les stress des conduites apicoles intensives. La raison avancée dans la presse par Jerry Bromenshenk est assez peu convaincante. S’ils n’ont pas travaillé sur cette piste, explique-t-il en substance, c’est que d’autres le font. Notamment ses amis de Pennsylvanie et du Maryland...

journal.pone.0013181.g002L’équipe de J. Bromenshenk pointe, avec ce schéma, le déclin quotidien des vols de butineuses parallèlement à l’augmentation des quantités d’iridovirus (IIV) et de peptides de Nosema ceranae trouvé au sein des abeilles mortes du même lot analysé. © PLos ONE.

Certes, il est vertueux de ne pas vouloir gaspiller les subsides publics (et peut-être privés !) en doublant les travaux d’autres équipes et de vouloir chercher à étudier d’autres facteurs à risque dans ce drame écologique. C’est d’ailleurs la feuille de route tracée par le Groupe de travail sur le CCD dès 2007. Mais tout de même, comment peut-on être crédible dans cette approche sans prendre en compte celles des autres équipes ? Sans intégrer les résultats qui s’accumulent sur l’impact des pesticides, souvent d’ailleurs en synergie avec des pathogènes.

Entendez-moi bien : cette prise en compte ne relève pas, selon moi, du fair play ou de la bienséance académique. Simplement d’une nécessité. Car il faut bien tenter une articulation entre les découvertes des uns et des autres, hiérarchiser les menaces entre elles, si l’on veut un jour recomposer le puzzle complexe du CCD.  C’est d’ailleurs ce que s’évertuent à faire plusieurs scientifiques de part et d’autre de l’Atlantique en avançant l’hypothèse qu’une exposition à des pesticides, même à faibles doses, ou / et l’action de l’acarien Varroa destructor ou du micro-champignon Nosema ceranae pourraient affaiblir les abeilles. Lesquelles seraient alors à la merci de pathogènes comme les virus ou des bactéries.

   Or, pas une fois dans cette publication phare de PLos ONE, les auteurs du Montana ne mentionnent ces facteurs environnementaux qui pourraient bien être pourtant décisifs dans ce processus de destruction massive et par étapes des colonies d’Apis mellifera[2]. Le bras droit de Bromenshenk, Robert Cramer, se contente de suggérer leur existence dans les réponses qu’il m’a apportées avant-hier. Les ignorer à ce point est tout de même curieux et même inconséquent scientifiquement. Et l’assurance, que m’apporte Bob Cramer dans son interview -  « nous ne sommes pas prêts à dire que nous avons trouvé la cause du CCD » - n’y change rien lorsqu’on écrit quasiment l’inverse au sein de cette publication (« IIV, interacting with Nosema and mites, as probable cause of bee losses in the USA, Europe, and Asia. »). Certes le terme de « probable » vient atténuer leur certitude. Mais la hiérarchie est implicite, tout en omettant la responsabilité des pesticides.

   Alors, vraie avancée scientifique ou propagande ? Malgré les compétences indéniables de ce groupe de chercheurs, je m’interroge.


[1]  Pour lire cet article (en anglais), cliquez sur ce lien.

[2] Dernière nouvelle du front anti-pesticides : en France, l'Union nationale de l'apiculture française (Unaf) vient de saisir le Conseil d'Etat pour contester l'autorisation de l'insecticide Proteus qui menacerait les abeilles visitant les colzas traités avec ce nouveau produit (lire notre article à ce sujet).

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Published by Vincent Tardieu - dans Déclin des abeilles
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