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21 février 2010 7 21 /02 /février /2010 14:04

Proteus sera-t-il le pesticide de trop ? Diffusée déjà dans une dizaine de pays d'Europe, cette nouvelle substance phytosanitaire vient d'être commercialisée en France par la firme Bayer Crop Science, malheureux producteur du Gaucho qui fut suspendu entre 1999 sur tournesol, puis en 2001 sur maïs. Elle est formée à partir de deux molécules « complémentaires » pour gagner en efficacité insecticide : un soupçon de deltaméthrine, « bien connue pour son effet choc », rappelle l'industriel, et une grosse pincée de thiaclopride, un petit nouveau dans la famille des néonicotinoïdes, « affichant une grande persistance d’action » (on pourra lire ici le communiqué de Bayer en septembre dernier).

   Tout en étant pulvérisé de façon aérienne, « son mode d’action est systémique, c'est-à-dire que le principe actif est véhiculé par la sève de la plante, détaille Sten Guezennec, chef de produit TS céréales du groupe. Cela permet de neutraliser des ravageurs difficilement accessibles par pulvérisation, comme les pucerons qui se logent sous les feuilles par exemple. » Il parvient ainsi à bloquer la faculté à s’alimenter du funeste puceron vert du pêcher (Myzus persicae) qui transmet au colza, dès la levée, des viroses pouvant entraîner jusqu’à 50 % de baisse de rendement. Proteus offrirait également « une bonne maîtrise du charançon de la tige et du puceron cendré » pour cette même culture, et une protection « performante » des céréales contre le puceron des épis et la cécidomyie, des betteraves contre les pucerons et la pégomyie, ainsi que de la pomme de terre contre les fameux doryphores et pucerons. Bref ! l’arme idéale.
BetteraveSuc 
© Bayer Crop ScienceDoryphore Adulte Et Larve Bayer

Une innovation redoutée.

   Mais voilà, ce que la firme considère comme « une solution innovante contre les ravageurs difficiles à maîtriser » est jugée désastreux pour les pollinisateurs par Henri Clément, le président de l’Union national de l'apiculture française (Unaf) : « Ces deux produits sont toxiques, on risque un mélange détonant ! », dénonçait-il la semaine dernière, au cours d’une conférence de presse à l'Assemblée nationale. Son syndicat affirme même – sur quelle base ? - que l’exsudation d’une goutte d’eau chargée de Proteus peut être mortelle pour une abeille. Ce que conteste la firme, avançant en outre que sa formulation dite O-Tech « apporte une très forte résistance au lessivage et permet une pénétration rapide à l’intérieur de la plante. » À vérifier en période de pluie...

   Jugeant ce produit « très toxique pour les organismes aquatiques » et pouvant « entraîner des effets néfastes à long terme pour l’environnement aquatique. », l’expertise du ministère de l’agriculture qui l’a toutefois homologué recommande « pour protéger les abeilles et autres insectes pollinisateurs, [de] ne pas [l’]appliquer durant la floraison. [Et de] ne pas [l’]utiliser en présence d’abeilles. »

   Cette prudence, toujours curieuse pour un produit qui a été autorisé officiellement, s’impose en fait à un grand nombre d’autres insecticides agricoles. Et le directeur du développement et des homologations de Bayer Crop Science en France, Bruno Zech, m'assurait vendredi dernier que d'après leurs tests en laboratoire, en condition semi-naturelle (sous serre), puis en parcelles expérimentales, ce pesticide ne présente « pas d’effets toxiques significatifs pour l’abeille. »

Proteus moins toxique que Gaucho !

   Il serait même bien moins nocif pour elle que d'autres produits déjà mis sur le marché ! « Il ne faut pas mettre tous les néonicotinoïdes dans le même sac, car elles ne présentent pas les mêmes niveaux de toxicité. » souligne ce même responsable du groupe. Proteus serait ainsi moins toxique d'un facteur mille pour l'hyménoptère que Gaucho, produit par la même firme, de même que Cruiser (lire notre article 5 suivant). Est-ce à dire que ces deux derniers pesticides font courrir un réel danger à l'abeille ? Ce n'est évidemment pas l'interprétation de la firme.

   Depuis juillet dernier, Proteus peut être répandu sur les champs de colza, de betterave, de céréales et de pommes de terre. « La diffusion de Proteus en France sera toutefois progressive. Nous espérons que nos ventes avoisinneront cette saison 1 % de notre chiffre d'affaire des phytosanitaires en France, égal à 560 millions d'euros », pronostique Gilles Delannoë. Encore modeste, donc. Mais suffisant pour faire enrager la profession apicole. Car le nectar du colza et d’autres crucifères est très apprécié des abeilles. Le miel de colza représenterait même, selon l’Unaf, entre 15 et 20% de la production française (pour l’industrie alimentaire, car sa saveur est sans grand intérêt !).

   On n'est jamais assez prudent - ou diplomate vis à vis d'une profession apicole à cran ? -, le directeur de la communication de Bayer France, Gilles Delannoë, m'assure que de toutes façons, sur colza, « le produit sera appliqué avant floraison, c'est-à-dire au stade du bouton accolé ». Donc non visitable en théorie par les pollinisateurs, mais déjà attaquable par la Méligèthe du colza (Meligethes aeneus), qui perce les boutons floraux de la culture. Cette préconisation suffira-t-elle à désamorcer la colère apicole ? Pas sûr !

Colza Bayer                                                                                                                                                              © Bayer Crop Science

Entre doute et inquiétude

   D'autant plus que l'inquiétude sur ce type de pesticide ne semble pas être l'apanage des seuls syndicats d'éleveurs. Axel Decourtye, écotoxicologue et spécialiste de l'abeille à l'ACTA (Association de coordination technique agricole) du Rhône, que j'ai interrogé ce dimanche, m'a fait part de ses réserves sur Proteus : « Mes inquiétudes portent sur deux aspects. D'une part sur sa composition. Il s'agit d'un cocktail de deux molécules qui ne sont pas sans innocuité sur les insectes pollinisateurs. C'est vrai pour le thiaclopride, même si les tests montrent qu'il est moins toxique que l'imidaclopride [Gaucho], mais aussi pour la deltaméthrine qui est un pyréthrinoïdes déjà mis en cause sur des épisodes de mortalité d'abeilles par contact. Et surtout, je ne suis pas du tout convaincu que les recommandations techniques de Bayer suffisent à préserver les pollinisateurs en plein champ. Dans la pratique, ni la firme ni les autorités sanitaires ne seront derrière les cultivateurs pour vérifier que les pulvérisations n'aient pas lieu au début ou durant la floraison... Certains agriculteurs semblent, eux-mêmes, se poser des questions sur ce produit : j'ai été contacté par la coopérative agricole Dauphinoise dans l'Isère m'indiquant qu'elle souhaitait mettre en place un suivi des ruchers autour de culture de colzas traités au Proteus. » En outre, rien n'assure que des abeilles d'élevage, et plus encore des insectes pollinisateurs sauvages qu'on ne maîtrise pas, ne viendront pas visiter ces parcelles de colzas traités dont une partie des fleurs peut être déjà ouvertes... « Il serait plus que temps, ajoute Decourtye, de réunir tous les acteurs du monde rural autour de la table pour discuter des meilleurs parcours agricoles possibles par filière, ceux qui préservent à la fois les cultures, mais aussi les insectes sauvages et les colonies d'élevage. Je ne suis pas convaincu que Proteus réponde à cette double exigence. »

   Sans attendre le printemps, l’Unaf envisage un recours juridique pour annuler l'autorisation de mise sur le marché accordée pour 10 ans à ce nouvel insecticide.

                                                                                                                                                             

 

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Published by Vincent Tardieu - dans Déclin des abeilles
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21 février 2010 7 21 /02 /février /2010 14:03
 Tenant à donner la parole à tous les acteurs de cette controverse naissante et souhaitant éclairer les lecteurs sur nos connaissances en matière de toxicité du Proteus sur l'abeille, j'ai demandé à la firme Bayer qui le produit, des précisions sur leurs tests  d'impact sur  cet insecte et sur leurs résultats. Bruno Zech, directeur du développement et des homologations chez Bayer Crop Science en France, a bien voulu répondre à mes questions vendredi 19 février.
Cet éclairage est celui du fabricant de Proteus. En plus des critiques émises par l'Union national de l'apiculture française (Unaf) sur ce produit et des réserves d'un écotoxicologue de l'abeille, dont je rend compte dans l'article précédent, je me ferai un devoir de publier les réactions à cet entretien. En effet, c'est grâce au dialogue entre acteurs, même par intermédiaire, et par une explication des données la plus rigoureuse et compréhensible possible, que le public, me semble-t-il, pourra se forger sa propre opinion. C'est en tout cas mon objectif et ma conviction de journaliste.
 

- À quelle période et où se sont déroulés vos tests d’impact du pesticide Proteus sur l’abeille ?

B. Z. : Ces essais ont eu lieu en 2005 en Allemagne et en France. Ils ont été conduits selon les nouvelles normes réglementaires en développement à l’échelle communautaire depuis 1991. Il s’agit de la directive 91/414 CE , concernant tous les produits phytosanitaires disponibles et autorisés dans l’Union européenne [lire la note de notre article 8]. Ils nous ont servi à construire les dossiers d'homologation européenne et de demande de mise sur le marché de Proteus dans plusieurs pays de l'Union. Nous avons regardé les effets de Proteus sur l’abeille à la fois au niveau du laboratoire, en condition semi-naturelles (en tunnel-serre) et en parcelles cultivées expérimentales, avec des colonies entières.

En champ, nous avons testé des colonies sur des colzas en pleine floraison (autour d'avril), mais hors pulvérisation comme cela doit se passer selon les bonnes pratiques agricoles et nos recommandations. Le lendemain des traitements, les colonies ont alors été amenées sur ces parcelles. Et l'on a fait des prélèvements et des analyses des abeilles exposées durant une semaine environ de floraison de ces colzas. Mais nous avons également voulu tester l'impact sur les abeilles des céréales traitées au Proteus.


- Curieux ! Les céréales ne sont pas réputées être butinées par les abeilles... ?

B. Z. : En fait, au préalable, nous avons pulvérisé sur ces cultures expérimentales un sirop de sucre pour simuler les exsudations de la plante. Lesquelles peuvent attirer les abeilles. Cela nous a permis de vérifier l’impact de notre produit dans la pire situation qui peut se présenter aux abeilles dans la nature.

Sur colzas et sur céréales, on a procédé à des comptages d’abeilles mortes in situ et fait une analyse des comportements de butinages, ainsi que du développement du couvain.


- Avez-vous regardé l’impact sur les seules abeilles adultes ou également sur les larves et les reines ?

    B. Z. : En laboratoire, nous n’avons testé que des abeilles adultes. Car il faut savoir que l’élevage des larves est problématique. Et la méthodologie de cet élevage en labo et des tests sur les larves, développée par Pierrick Aupinel à l’INRA du Magneraud (Poitou-Charentes), est encore en phase de validation. Elle donne des résultats qui ne sont pas complètement limpides, parfois difficiles à interpréter. »

Ce point est contesté par l'écotoxicologue Axel Decourtye de l'ACTA : « Les tests sur les larves d'abeilles effectués à l'INRA du Magneraud ont été publiés, et leurs méthodes sont tout à fait reproductibles et réalisables si l'on veut s'en donner les moyens. En Europe, il y a d'ailleurs déjà une dizaine d'équipes qui réalise des essais en laboratoire sur des larves d'abeilles. Même à Bayer, en Allemagne, un chercheur y parvient fort bien. Si la firme veut donc vérifier l'impact de Proteus sur ces différentes castes d'abeilles, elle le peut fort bien. »]

B. Z. : En revanche, nous avons pu regarder, en champs, l’effet du produit sur le développement du couvain où loge les larves et les jeunes abeilles, après exposition de la colonie au produit.

Nous avons testé en laboratoire des doses de quelques microgrammes de molécule active. Ces doses correspondent aux quantités de produit à laquelle chaque abeille a été exposée.


- Et quels ont été vos résultats de toxicité ?

    B. Z. : Dans tous les cas, au laboratoire comme au champ, et malgré des concentrations supérieures de 30 % environ par rapport aux posologies recommandées pour la pulvérisation, nous n’avons pas observé d’effets toxiques significatifs pour l’abeille. Nos essais ont été validés, en France, par l’Afssa (l’agence française de sécurité sanitaire des aliments).

    Plus précisément, une toxicité apparaît, selon le test dit de la DL50 [où la moitié de l’échantillon testé meurt à une exposition donnée], à des doses supérieures à 5 à 10 microgrammes de matière active. C’est le signe d’une toxicité relativement faible : il faut savoir que pour des molécules cousines, de la même famille néonicotinoïde [l’imidaclopride, substance active du Gaucho], cette DL50 se manifeste à partir de quelques dizaines de nanogrammes.


    - Si je vous comprends bien, cela signifie que le Gaucho est environ mille fois -  c'est l'ordre de grandeur - plus toxique que Proteus...

    B. Z. : Je ne l’exprimerais pas ainsi... Ne serait-ce parce qu’il y a malgré tout une variabilité des réultats au cours des tests de DL50. Donc je veux rester prudent et rigoureux. Mais on peut dire en tout cas que, oui, Proteus est nettement moins toxique sur l’abeille que Gaucho ou Cruiser, de la même catégorie ou sous-familles chez les néonicotinoïdes. Et qu’il ne faut pas mettre toutes les substances néonicotinoïdes dans le même sac, car elles ne présentent pas les mêmes niveaux de toxicité.

 

LA SUITE...

6. Suprême ou pourquoi il vaut mieux être ni riche ni célèbre !

7. Les États-Unis deviendraient-ils plus écolos ?

8. L'Europe à la croisée des chemins


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21 février 2010 7 21 /02 /février /2010 14:02

   Sans vouloir en rajouter sur les inquiétudes écotoxicologiques des éleveurs, je m'interroge tout de même sur leur relative incohérence. Car savez-vous que dans cette famille d'insecticides neurotoxiques vouée aux Enfers par les apiculteurs, les Gaucho, Cruiser et autre Proteus, il existe un  néonicotinoïde diffusé en France qui n'a jamais provoqué l'opprobre de la profession ? Et pourtant cet insecticide est homologué sur des cultures légumières et arboricoles visitées par leurs abeilles... Il s'agit du Suprême 20 SP. Un produit à base d’acétamipride (de la famille des néonicotinoïdes) très actif contre les pucerons, les aleurodes,  les mineuses et les doryphores.
   Doué d'une
« action choc et de longue persistance », précise sa fiche technique - c'est la recette qui fait fureur ! -, Suprême 20 SP est considéré comme « moyennement toxique pour les insectes auxiliaires » comme les pollinisateurs ou les prédateurs des ravageurs. « Autorisé durant la floraison et les périodes de production d'exsudats »,  cet insecticide fabriqué par la discrète et récente compagnie internationale Certis doit toutefois être appliqué « en dehors de la présence d’abeilles ». Sans abeilles durant la floraison d'arbres fruitiers ? Faut m'expliquer comment ça marche ! À moins qu'on ait, au préalable, vidé la campagne alentour de ses insectes pollinisateurs...

   Son impact est-il en tout cas si différent de celui de Proteus ? Bayer ne semble pas le penser, il ne serait ni plus ni moins dangereux que leur champion chimique. Alors, pourquoi ces deux poids, deux mesures de la part des éleveurs ? « On ne prête qu'aux riches, peut-être ?! La visibilité de Bayer l'expose bien davantage que celle de Certis... », soupire Bruno Zech de la firme d'origine allemande. Sans aucun doute. Encore que Certis Europe, créé en 2001 et d'origine japonaise, n'est déjà plus un nain en matière d'agrochimie : ses produits phytosanitaires généraient tout de même un chiffre d'affaire de quelque 30 millions d'euros en 2009 et la compagnie existe dans sept pays du Vieux continent. Mais, jusqu'ici, leur passif avec le monde apicole est nul. Ce qui n'est pas le cas de Bayer depuis l'introduction du Gaucho en France dans les années 90. Pas vu, pas pris par une profession d'éleveurs qui manquent de moyens et de visibilité en matière de traitement agricole ? Pour vivre heureux agrochimiste, vivons caché !

 
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21 février 2010 7 21 /02 /février /2010 14:01

   La compagnie Bayer doit vraiment se demander si elle n'a pas le mauvais œil avec les apiculteurs dans le monde. Fédérant les critiques apicoles un peu comme Monsanto cristallise la détestation de tous les anti-OGM. Car le 29 décembre dernier, la Cour fédérale américaine lui infligeait un nouvel échec en suspendant l’homologation du spirotetramat qu'elle commercialise. Il s'agit de la molécule active des pesticides Movento et Ultor, pulvérisés sur plusieurs centaines de cultures aux États-Unis.

   Ce jugement constitue également un déboire cinglant pour l’Agence américaine de l’Environnement (EPA) qui l'a homologué. Considéré de fait comme trop complaisant envers l’industrie agrochimique, ce département ministériel devra procéder à des compléments d’analyses pour vérifier la conformité du spirotetramat avec la protection de l’environnement.

   Curieux tout de même que ce soit dans ce temple de l'agriculture intensive, aux USA, que les anti-pesticides marquent des points. Ce contre-temps franco-américain est devenu fréquent pourtant dans les dossiers de protection des abeilles, il n'en est pas moins surprenant !
   C'est en tout cas « une nette victoire » pour le Conseil de défense des ressources naturelles (le NRDC) et la Société naturaliste Xerces, qui avaient intenté cette action en justice contre ces pesticides fabriqués et commercialisés par Bayer, les accusant de bloquer la reproduction des abeilles, voire de les tuer. « Ce cas souligne la nécessité de revoir l’ensemble des procédures d’évaluation de l’impact des pesticides et des autres produits chimiques » s'est empressé de souligner Aaron Colangelo du NRDC, à l’issue de cette décision de justice. C'est évidemment le gros chantier pour tous les écologistes, de part et d'autre de l'Atlantique.

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21 février 2010 7 21 /02 /février /2010 14:00

   Et si la recommandation de ce naturaliste américain du NRDC, sur la nécessité de revoir les procédures d'homologation des pesticides, inspirait aussi nos autorités sanitaires et politiques en France et en Europe ? Ne serait-ce que pour mieux prendre en compte les effets de synergie entre molécules chimiques, même à faibles doses, démontrés récemment par plusieurs études expérimentales. Faudra-t-il mettre en œuvre et comment plusieurs observatoires d’impact chimique indépendants et à long terme dans les grands bassins de productions agricoles, à l’échelle de plusieurs parcelles et en prenant en compte plusieurs molécules présentes ? Le coup de développer ensuite des modèles mathématiques de risque plus complexes, mais aussi plus faciles à faire varier que ces observatoires de terrain ? Cela suppose, bien entendu, qu’il existe non seulement les compétences et les moyens humains pour conduire de telles évaluations, mais aussi une transparence et une traçabilité des traitements chimiques à l’échelle du paysage, ce qui fait encore défaut.

Schemas 9257W                                                                   Paisible, mais inquiétante, le campagne belge... © Les Écolos (Belgique)

    Sans attendre, et même si l’on continue à tester la toxicité des pesticides molécule par molécule, on pourrait au moins développer des essais en laboratoire plus conséquents. Notamment en répondant favorablement à la demande de plusieurs écotoxicologues français : tester l’impact des molécules sur plusieurs castes d’abeilles. Pas seulement sur les abeilles adultes (butineuses), comme aujourd’hui, mais aussi sur les larves, les jeunes abeilles et les reines, ce qui permettrait de mieux cerner l'effet de ces produits sur l’alimentation et la reproduction des colonies. Des propositions faites en ce sens depuis près d'un an aux autorités sanitaires françaises sont restées jusqu'ici lettre morte.


Nouvelles règles du jeu en matière de pesticides.

   C'est clair : rien n'assure que l'on impose, en France et en Europe, de telles contraintes aux industriels. Et cela malgré les travaux du Grenelle de l'Environnement, en France, et les annonces d'une réduction de moitié des usages de pesticides dans les champs à l'horizon 2018. En fait, les nouvelles règles du jeu communautaire, en cours d’application, sur le commerce des produits phytosanitaires résultent d'une farouche bataille des lobbies écologistes et industriels auprès des décideurs. Et l'autorité politique a procédé à une sorte de donnant-donnant.

   En gros, le Parlement européen et les États membres se sont mis d'accord, en janvier 2009, sur une révision des procédures d'évaluation scientifique des pesticides. Révision qui entrera en vigueur début 2010. Celle-ci, et le processus de réexamen des produits phytosanitaires engagé en Europe dès 1991[1], conduiraient à exclure les trois-quart des substances actives les plus toxiques pour la santé publique et l´environnement, y compris pour la faune telle que les abeilles. Ces substances les plus toxiques pourraient alors être substituées par des alternatives moins nocives lorsqu'elles existent. Ce qui va dans le bon sens. Ce règlement sur les phytosanitaires a d'ailleurs inspiré celui de REACH concernant plus de 30 000 substances chimiques (non agricoles) et adoptée en 2008.

   Donnant-donnant, toutefois : si une substance agrochimique reste nécessaire pour combattre une menace sérieuse pour la « santé des plantes », elle pourra être approuvée pour une période de 5 ans. En outre, l’Union européenne sera divisée en trois zones agro-climatiques (le nord, le centre et le sud) pour simplifier et harmoniser les procédures d’homologation des produits phytopharmaceutiques. En clair, une molécule autorisée par un État membre au sein d'une zone sera approuvée de facto dans les autres pays de la même zone. La France s’intégrera dans la “zone sud” avec la Bulgarie, l'Espagne, la Grèce, l'Italie, Chypre, Malte et le Portugal.


Les abeilles sortiront-elles gagnantes de ces révisions réglementaires ?

   Cette procédure s’appuyant sur le principe de « reconnaissance mutuelle » amplifie, en réalité, les simplifications réglementaires déjà à l'œuvre en Europe. Jusqu’ici, les études préalables d’une demande d’autorisation de mise sur le marché, faites dans un pays, doivent être complétées par d’autres tests dans les conditions pédo-climatiques spécifiques des autres pays où l’industriel veut diffuser son produit. C’est cette partie des tests qui sera allégée voire supprimée. D’où l’inquiétude des écologistes et des syndicats apicoles craignant que certains États d’une même zone, moins développés ou moins regardants en matière d’impacts environnementaux des pesticides, deviennent les portes d’enregistrement systématique des produits phytosanitaires en Europe.

   Il est toutefois prévu que les États membres puissent interdire un produit sur leur territoire, notamment pour des raisons de protection particulière de leur environnement ou leur agriculture. Une soupape de sécurité donc, à la merci des autorités nationales, qui promet quelques belles batailles politico-juridiques en Europe. L’Union nationale des apiculteurs de France (Unaf), qui tenait une conférence de presse la semaine dernière, a d'ailleurs annoncé qu’elle sera particulièrement vigilante aux choix de la France.

  

   En résumé, l'abeille n'en a sans doute pas fini avec son cauchemar toxicologique. Mais l'industrie agrochimique, non plus !


 


[1] En 1991, la Commission européen a engagé une vaste opération de révision de toutes les substances actives entrant dans la composition des produits phytopharmaceutiques au sein de l'Union (directive 91/414/CE).  Au cours de ce réexamen aujourd'hui achevé, tout industriel se devait de démontrer qu'une substance peut être utilisée en toute sécurité en ce qui concerne la santé de l'homme, l'environnement, l'écotoxicologie et les résidus présents dans la chaîne alimentaire. Vertueux, cet objectif n'a pas empêché les controverses entre experts ou avec les écologistes quand aux méthodes d'analyses et d'évaluation d'impacts de ces produits. Ce processus a toutefois conduit à éliminer environ 700 substances sur le millier qui est homologué en Europe.
   On peut consulter le détail de ces réglementations sur le site internet de l’Observatoire des Résidus de Pesticides (ORP), mis en place par les ministères français de la Santé, l’Agriculture, la Consommation et l’Environnement.
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26 janvier 2010 2 26 /01 /janvier /2010 10:00

Cette fois, ça y est ! On a la preuve qu’une exposition croisée des abeilles à un pathogène et à un pesticide (le Gaucho), même à très faible dose, peut entraîner des morts rapides et massives. C’est ce que nous avions annoncé dans notre livre L’étrange silence des abeilles dès septembre, grâce à un entretien que j’avais eu avec Luc Belzunces de l’INRA d’Avignon. Mais à présent l’étude dont il est l’un des coordinateurs vient d’être publiée dans une revue scientifique académique[1]. Un joli succès pour les équipes de l’INRA d’Avignon![2]  Un succès qui se double de la publication la semaine dernière, par  ce même institut, d’une autre publication innovante sur l’impact des qualités de pollen pour les abeilles.


    L’impact des interactions de facteurs prouvé

Abeille Morte.jpg« C’est la première fois qu’est prouvé ce fameux effet de combinaison des facteurs entre pesticide et pathogène dont on parle tous depuis quelques années ! » se félicite Yves Le Conte qui a dirigé cet essai avec Luc Belzunces. Prudent, l’apidologue d’Avignon que je viens longuement d’interviewer s’empresse d’ajouter qu’il n’explique pas toutes les mortalités ni les effets d’effondrement brutaux des colonies, comme on l’a observé aux États-Unis, par ce seul type de synergie. « Il peut en exister bien d’autres. Et il faudrait pouvoir tester à présent nos facteurs sur des ruches entières [15 000 à 70 000 individus en interaction selon la saison] et non plus, comme ici en laboratoire sur des cagettes d’une centaine d’abeilles. »

Le premier constat des chercheurs est que l’exposition d’abeilles naissantes à différentes doses d’imidaclopride (la substance active du pesticide Gaucho)[3] dans un sirop de sucre ou à 200 000 spores du champignon parasite Nosema ceranae entraînent peu ou pas d’effet sur l’insecte. Encore que les groupes d’abeilles infectées par le micro-champignon consomment nettement plus de sirops sucré que les autres, conformément aux observations faites par l’Américain Dhruba Naug de l’Université du Colorado, et que nous rapportions dans notre livre : une anormale “sensation de faim” chez ces abeilles parasitées[4] ... Or, si dans la ruche, ou ici en expérimentation, la source de nourriture est contaminée par un pesticide, l’exposition toxique des abeilles parasitées devrait s’accroître. En outre, chez ces mêmes abeilles infectées par N. ceranae – et sans exposition à l’imidaclopride - les chercheurs d’Avignon ont tout de même enregistré quelque 30 % de mortalité au bout du 10e jour d’expérience. Pas nul ! Rien de tel pour les groupes d’abeilles exposées au seul Gaucho: avec une concentration de 0,7 ppb de sa matière active, cette mortalité est inférieure à 10 % ; elle est juste supérieure à 15 % pour les deux concentrations plus élevées.

Deuxième constat : en mêlant les stress, les choses se gâtent nettement ! « Lorsqu’on les expose aux deux stress en même temps, on enregistre de fortes mortalités au bout de dix jours. », indique l’apidologue de l’INRA. Chez les groupes doublement exposés, celle-ci dépasse en effet les 40 % à 70 % au bout du 10e jour, selon les concentrations d’imidaclopride dans les sirops. « Cet effet conjugué n’est pas seulement additionnel mais bien synergétique : il est supérieur à la somme des mortalités des deux facteurs pris isolément. »

Butineuse d'une crucifère sauvage.jpg                                                                                                                     © Aiguebrun Adjaya

Des pistes mais pas encore d’explication

Pour l’instant, les scientifiques n’expliquent pas vraiment ce mécanisme, même si tout le monde peut avoir l’intuition que la conjugaison de chacun de ces stress affaiblit d’autant plus l’abeille. « On observe, en tout cas, une baisse de l’immunité sur certains marqueurs que l’on suivait, précise Yves Le Conte : c’est très net sur le marqueur d’« immunité sociale » qu'est la gluco-oxydase. Il s’agit d’une enzyme qui dégrade le sucre en produisant de l’eau oxygénée, ce qui a un pouvoir anti-bactérien. Or l’abeille ne le sécrète pas pour elle-même mais bien pour la colonie. Produite dans ses glandes hypopharyngiennes, cette gluco-oxydase est mêlée à la gelée royale. Les nourrices la régurgitent notamment au sein des cellules du couvain. »

Un formidable procédé de stérilisation alimentaire ! D’où le fait que cette baisse de sécrétion de la gluco-oxydase, ainsi que de la taille des glandes où elle est produite, peuvent avoir un effet en chaîne à la fois sur les abeilles restant à l’intérieur du nid et sur les larves, donc les prochaines générations de la colonie. C’est donc bien la cohésion et l’avenir du groupe que ce cocktail d’agresseurs menace. Une vraie bombe à retardement en somme pour la colonie !

Cette combinaison des deux stress ne semblent pas perturber, en revanche, les marqueurs de l’immunité individuelle – ceux qui protègent directement l’organisme contre les pathogènes. Du moins, pas ceux retenus par cette expérience. D’autres marqueurs enzymatiques et peptides anti-bactériens pourraient-ils tout de même être affectés par ces deux agresseurs ? L'étude n'y répond pas.


    Passer de l’étude d’impact du gène à la colonie entière

    Abeille Morte.jpgProchaine étape, début mars et durant trois ans, l’équipe va amplifier ses investigations sur les interactions entre facteurs. Non seulement en précisant ce qui se passe chez les reines et les mâles dont on a mis en cause des pertes de fertilité ou de durée de vie. Mais aussi en étudiant ces mécanismes à l’échelle de la colonie tout entière.

Parallèlement, l’équipe d’Avignon va analyser l’impact croisé de plusieurs parasites, virus et pesticide (une autre molécule que le Gaucho, mais toujours de la famille chimique des néonicotinoïdes mise en cause) à l’échelle du génome des abeilles. L’objectif : préciser quels gènes ou ensemble de gènes sont affectés par ces stress en combinaison, c’est-à-dire sous-exprimés ou sur-exprimés.

    Ces deux nouveaux volets s’effectueront dans le cadre du programme européen BeeDOC, destiné justement à tester différentes hypothèses d’interactions des facteurs à risque pour l’abeille (parasites, virus et pesticides) dans cinq pays. Et chacun espère sortir de ces essais lourds et complexes avec un scénario testé et reproductible de combinaisons fatales pour les abeilles. Ceux-là même qui provoquent régulièrement les fameux syndromes d’effondrement des colonies (CCD) observés de part et d’autre de l’Atlantique. « On saura alors vraiment qui fait quoi, et de quelle manière. Ce qui est indispensable pour trouver des parades efficaces. » espère Le Conte.

Abeilles Halictus sp. dans nid au sol.jpeg                                                                                                               Abeilles Halictus dans leur nid © Picasa album

Un mécanisme pour la lutte intégrée... à double tranchant !

« Le plus surprenant pour nous dans cette première étude, ajoute-t-il, c’est qu’en faisant une recherche dans la littérature, Cédric Alaux, le principal instigateur de ces essais, s’est rendu compte que l’effet de synergie que nous décrivons était en fait déjà connu de l’industrie phytosanitaire. Et il a été utilisé dans des vergers contre des insectes ravageurs en les exposant à la fois à des pesticides et à des micro-champignons pathogènes. »

C’est même l’une des voies de lutte intégrée que l’on pourrait demain vouloir développer afin de réduire les quantités de pesticides répandus... Sauf que la cible n’est pas toujours atteinte ! Et surtout que ce mécanisme de synergie affecte aussi des organismes alliés des cultures, les fameux « insectes auxiliaires » si précieux pour les plantes cultivées. Ce qui n’était prévu ! Et c’est bien tout le problème de ces innombrables cocktails chimiques, lesquels se forment sans contrôle et de façon aléatoire la plupart du temps. Une chose est sûre, avant d’utiliser ses puissants processus de synergie biochimique, les firmes agrochimiques mais aussi les agronomes et les politiques soucieux de vouloir réduire les quantités de pesticides diffusés dans l’environnement, devront y regarder de plus près !


Des procédures d’évaluation à revoir

L’une des conclusions que l’on pourra tirer de cette étude est bien qu’il y a urgence à modifier les tests d’évaluation des molécules phytosanitaires avant leur mise sur le marché. Non seulement en allongeant la durée des tests et en exposant d’autres classes d’abeilles que les seules adultes – des tests sur des larves et de jeunes abeilles ont montré leur vulnérabilité spécifique. Mais aussi en assurant une excellente traçabilité des traitements à l’échelle des parcelles dans le territoire agricole et en multipliant les suivis d’insectes témoins après les traitements, afin de nourrir d’autres études en laboratoire d’exposition combinée entre facteurs chimiques et pathogènes.

C’est donc bien une évaluation et une surveillance plus intégrées aux systèmes écologiques agricoles qu’il s’agit à présent de mettre en œuvre. En s’affranchissant des certitudes toxicologiques en partie dépassées... Et c'est à une révision des approches et des protocoles d’écotoxicologie qu’il convient de procéder. Du moins si l’on veut préserver non seulement les abeilles, mais toute la biodiversité des insectes dans nos pays industriels.



[1] Alaux C. et al. (2009) Interactions between Nosema microspores and a neonicotinoid weaken honeybees (Apis mellifera), Environmental Microbiology.
Cliquez sur l'icône pour télécharger cette étude.

[2] L’Institut national de la recherche agronomique semble (enfin) avoir pris la mesure de l’importance de constituer un pôle d’excellence sur les abeilles en France. Il se concentrera à Avignon, grâce aux interaction scientifiques de trois équipes (coordonnées par Bernard Vaissière, Yves Le Conte et Luc Belzunces) et la création d’une toute nouvelle Unité mixte technologique (UMT) sur les mortalités d’abeille, dans le même centre, entre l’INRA, l’ACTA (Axel Decourtye) et l’ADAPI (Julien Vallon, de l’association du développement apicole de Provence).

[3] Trois concentrations ont été testées : 0,7 ppb (microgramme/ kg), 7 et 70 ppb, alors que l’on retrouve facilement 2 à 4 ppb d’imidaclopride dans les nectars des plantes traitées.

[4] Mayack C. et Naug D. (2009), “Energetic stress in the honeybee Apis mellifera from Nosema ceranae infection”, J. Invertebr. Pathol.
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16 septembre 2009 3 16 /09 /septembre /2009 08:00
Une première évaluation trop... riche ?

   Premier rapport d’étape après deux années et demie de recherche, le document publié fin juin par le Groupe de travail américain sur le  CCD (Colony collapse disorder ou syndrome d’effondrement de colonie) est riche d’enseignements [1]. Un peu trop pour pouvoir y voir clair ? C’est sans doute ce que se diront les éleveurs d’abeilles américains.

 

   À l’instar de l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa) qui, à la fin de l’année dernière, listait pas moins d’une quarantaine de facteurs à risque pour l'abeille d’élevage (dont 29 agents pathogènes divers et variés) [2], ce rapport américain atteste de la grande diversité des facteurs éprouvant la santé des colonies mellifères. Il reflète également l’étendue des questions traitées par les équipes ayant participé au groupe de travail sur le CCD – issues de vingt-deux universités et quatre laboratoires spécialisés du Département d’État à l’Agriculture (USDA).

 

   Limite de l’exercice : une absence regrettable de synthèse et surtout d’une hiérarchisation des facteurs menaçant les colonies américaines. Après plusieurs années consécutives de sinistres apicoles, on pouvait pourtant espérer que l’horizon des ruchers occidentaux soit un peu plus dégagé. Et cela d’autant plus que certaines équipes américaines esquissent depuis des mois, comme nous le montrons dans  L’étrange silence des abeilles, plusieurs scénarios d’effondrement des colonies à partir des données récoltées. Rien de tel ne transparaît au fil de ces 45 pages de rapport. Pas plus d’ailleurs que dans les 155 pages publiées par l’Afssa, si ce n’est leur insistance sur les dégâts causés par l’acarien Varroa destructor et le manque de soins appropriés apportés par les apiculteurs.


L'apiculteur David Hackenberg de Pennsylvanie, véritable "lanceur d'alerte" sur le CCD aux États-Unis © David Yellen

 

   Excès de prudence ? Désaccord entre les équipes participant à ce Plan d’action contre le CCD ? Absence de certitude ? Les apiculteurs et leurs protégées devront en tout cas patienter avant de connaître quelles mesures ils pourront mettre en œuvre pour sortir de ce long cauchemar.


Cliquez sur l'icône pour télécharger ce rapport (en anglais).



Hiver 2008/2009 moins dramatique que les précédents
Le nouveau relevé effectué aux États-Unis par les inspecteurs apicoles américains (AIA) indique que les pertes totales de colonies entre septembre 2008 et avril 2009 ont été en moyenne de 28,6 % [3]. Contre 35,8 % durant l’hiver 2007-2008 et 31,8 % l’hiver 2006-2007, selon deux enquêtes similaires. Ces données intègrent non seulement les effondrements décrits plus hauts (CCD), mais aussi des mortalités et des affaiblissements sévères dus à divers pathogènes [4]. « Cette diminution des pertes totales est encourageante, mais leur taux demeure tout de même insoutenable pour une apiculture commerciale, commentent les chercheurs de l’USDA qui ont analysé ces données. D’autant plus que la perte moyenne par rucher est passée de 31% en 2007-2008 à 34,2% cet hiver 2008-/2009. » Apis mellifera est loin donc d’être tirée d’affaire...

On attend avec la même appréhension les résultats d’une enquête similaire faite en France, à l’échelle nationale, par le Centre national du développement apicole français (CNDA).

Réponse le 15 septembre à Montpellier.

 

LA SUITE...

(2) UNE MEILLEURE DESCRIPTION DES ÉPISODES D'EFFONDREMENT
(3) LA CULPABILITÉ DES VIRUS RELANCÉE ?ENTRETIEN EXCLUSIF AVEC MAY BERENBAUM SUR SA NOUVELLE DÉCOUVERTE CONCERNANT LES VIRUS...
(4)  LE RÔLE DU MICRO CHAMPIGNON NOSEMA CERANAE DEMEURE INCERTAIN
(5) L’ACARIEN VARROA DESTRUCTOR N'EST PAS LE TUEUR UNIQUE.
(6) DES RÉSIDUS DE PESTICIDES AUSSI NOMBREUX QUE VARIÉS.
(7) COMBINAISONS EXPLOSIVES !
(8) DES  CARENCES NUTRITIONNELLES INQUIÉTANTES.
(9) UN MARQUEUR DU CCD BIEN ÉTONNANT !


[1] CCD Steering Committee, “Colony Collapse Disorder”. Progress Report. June 2009.

[2] Afssa, “Mortalités, effondrements et affaiblissements des colonies d’abeilles”, novembre 2008.

[3] Dennis vanEngelsdorp, Jerry Hayes et Jeff Pettis, “Preliminary Results: A Survey of Honey Bee Colonies Losses in the U.S. Between September 2008 and April 2009.” Note du 19 mai 2009.  Cette enquête a été menée par téléphone auprès de 20 % des exploitants du pays par les Inspecteurs apicoles américains (AIA).
Cliquez sur l'icône pour télécharger cette enquête (en anglais).

[4] Au total 15 % de toutes les colonies détruites présentaient les symptômes du CCD (disparition des ouvrières et maintien de la reine et des provisions du miel, ainsi que du couvain), contre 60 % des pertes rapportées l’hiver précédent.

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16 septembre 2009 3 16 /09 /septembre /2009 07:59

Une meilleure description des épisodes d’effondrement

   Une description précise vient (enfin) d’être publiée ce mois d’août par un groupe de chercheurs américains et belges sur les épisodes de CCD aux États-Unis [1]. Cette étude portant en fait sur des échantillons prélevés en 2007 reconnaît tout d’abord les confusions qui ont entaché les rapports successifs qui, depuis trois ans, retracent ces évènements d’effondrement et de disparition des colonies mellifères.


   Comme nous le révélons dans L’étrange silence des abeilles, l’alerte lancée par les professionnels et les chercheurs autour du CCD aux USA s’est accompagnée de confusions sur les symptômes et d’amalgames sur les pertes et l’affaiblissement des colonies. En outre, aucune quantification nationale fiable n’a pu être apportée jusqu’ici tant sur l’ampleur que sur la distribution géographiques de ce syndrome. Ce qui n’a pas empêché les médias du monde entier de présenter le CCD comme une menace extrême pour les ruchers américains, voire du reste de la planète. L’absence  de centralisation des données à l’échelle du pays et de moyens humains pour les vérifier expliquent très largement cet état de confusion. Mais certaines manipulations de l’opinion ont également conforté une telle situation, ne serait-ce que pour récupérer des aides publiques au soutien de l’apiculture et à la recherche sur ce syndrome aux États-Unis. Ce que nous détaillons dans notre livre.

 

Parmi les nombreuses actions de protection des abeilles aux États-Unis, le Service postal diffuse ce timbre créé par Steve Buchanan depuis l'été 2007, en soutien à la North American Pollinator Protection Campaign. Le NAPPC est une coordination d'associations naturalistes et d'instituts de recherche pour protéger les pollinisateurs d'Amérique du Nord.


   Les auteurs de cette étude ont retrouvé 3,5 fois plus de « colonies mortes » et 3,6 fois plus de « colonies affaiblies » dans les ruchers frappés par le CCD que dans les ruchers témoins (réputés sains). Et les scientifiques évoquent une « situation de contagion » aux colonies voisines par les colonies faibles ou mortes au sein des mêmes ruchers, laissant penser à « une exposition à un facteur de risque commun ». En clair, cela ressemblerait plus à une épidémie qu’à une contamination par pesticides, comme nous le rapportons dans les autres chapitres de cette série.

 

Cliquez sur l'icône pour télécharger cette étude (en anglais).


Demain 9 septembre, la suite :

La culpabilité des virus relancée ?

+ Un entretien exclusif avec May Berenbaum, responsable du département d'entomologie à l'Université de l'Illinois, sur les virus tueurs de l'abeille...



LA SÉRIE...

(1) UNE PREMIÈRE ÉVALUATION TROP ... RICHE ?
(3) LA CULPABILITÉ DES VIRUS RELANCÉE ? + ENTRETIEN EXCLUSIF AVEC MAY BERENBAUM SUR SA NOUVELLE DECOUVERTE CONCERNANT LES VIRUS...
(4)  LE RÔLE DU MICRO CHAMPIGNON NOSEMA CERANAE DEMEURE INCERTAIN
(5) L’ACARIEN VARROA DESTRUCTOR N'EST PAS LE TUEUR UNIQUE.
(6) DES RÉSIDUS DE PESTICIDES AUSSI NOMBREUX QUE VARIÉS.
(7) COMBINAISONS EXPLOSIVES !
(8) DES  CARENCES NUTRITIONNELLES INQUIÉTANTES.
(9) UN MARQUEUR DU CCD BIEN ÉTONNANT !


[1] vanEngelsdorp D et al. (2009) “Colony Collapse Disorder: A Descriptive Study. ” PLoS ONE 4, 8 (sous presse). Divers prélèvements d’abeilles et observations ont été effectués entre janvier et février 2007  pour cette étude, issues de 91 colonies réputées saines ou affectées par le CCD appartenant à 13 ruchers de Californie et de Floride. De nombreuses recherches de pathogènes et de contaminants chimiques, ainsi qu’une évaluation morphométrique, des stocks alimentaires et des teneurs en protéine chez l’insecte, a été conduite in situ et en laboratoires.

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16 septembre 2009 3 16 /09 /septembre /2009 07:58
La culpabilité des virus relancée ?

    Comme nous l’expliquons dans notre livre, jusqu'ici la piste virale n’était pas retenue par la plupart des spécialistes du CCD pour expliquer les effondrements observés. Et ce nouveau rapport n’apporte rien de plus sur le sujet. Ainsi, sur la bonne vingtaine de virus retrouvés dans les ruches américaines depuis deux ans, les virologistes du Centre biochimique d'Edgewood qui travaille pour la Défense américaine rappellent ici qu'ils ont découvert dans deux colonies un tout nouveau virus – passé totalement inaperçu - transmis par l’acarien  Varroa destructor dans les colonies du Nord du pays. Baptisé VDV-1 (pour virus V. destructor), celui-ci a été identifié pour la première fois en Europe en 2006.  Porté à la fois par l’abeille A. mellifera et par l’acarien qui l’infecte, il est rattaché à la famille des virus paralytiques. Il ne serait toutefois pas responsable du CCD, selon eux.

 

La coloration noire et brillante chez certaines abeilles - au centre de la photo - est due à la perte de leur pilosité, du fait d'un virus qui infecte notamment les cellules du ventricule et du système nerveux de l'abeille. Cette « maladie noire » et de « l'abeille noire » (à ne pas confondre avec le nom, identique, d’une race d’abeille) est parfois appelée « mal de mai » ou « mal des forêts ». (© Rucher Orgival  )
 

   Pas plus responsable d'ailleurs que le fameux IAPV (Israeli Acute Paralysis Virus) qui a défrayé la chronique américaine en 2007 : plusieurs données que nous exposons dans L'étrange silence des abeilles montrent que ce virus de la paralysie aiguë, décrit par une équipe de Jérusalem en 2002, ne peut être considéré comme le killer numéro un des abeilles mellifères – ni des espèces sauvages, alors que ce dernier semble capable de les infecter. Ne serait-ce parce que l’équipe de l’USDA du Maryland a montré qu’au moins une des trois ou quatre souches de ce virus identifiées aux USA était présente sur le territoire américain plusieurs années avant les effondrements de ruchers (CCD). En outre, de part et d’autre de l’Atlantique, l’IAPV n’est pas toujours relié à des mortalités ou à des disparitions brutales et massives d’abeilles. Cela s'explique-t-il par la découverte faire par Diana Cox-Foster à l’Université de Pennsylvanie (PSU) ? Cette virologiste de l'abeille a en effet identifié que certains génotypes d’abeilles mellifères américaines sont capables de tolérer l’IAPV et d’autres virus. À suivre donc.

 

   Plus troublante est la toute nouvelle étude de l'Université de l'Illinois, à Urbana-Champaign, encore sous presse, qui relance avec force la piste virale. Le groupe de May Berenbaum publie en effet dans la livraison du 1er septembre de la revue PNAS des résultats qui vont faire grand bruit. Car ils apportent la preuve qu'une forte infection de plusieurs virus entraîne des dérèglements majeurs dans la physiologie de l'abeille. Et ces dérèglements sont de nature à expliquer les effondrements des colonies (CCD)...

  

   Pour découvrir ce mécanisme viral, lisez notre entretien exclusif avec May Berenbaum, et notre analyse de ses travaux.


Demain 10 septembre, la suite : Le rôle du micro champignon Nosema ceranae demeure incertain


LA SÉRIE...

(1) UNE PREMIÈRE ÉVALUATION TROP ... RICHE ?
(2) UNE MEILLEURE DESCRIPTION DES ÉPISODES D'EFFONDREMENT (CCD)
(4)  LE RÔLE DU MICRO CHAMPIGNON NOSEMA CERANAE DEMEURE INCERTAIN
(5) L’ACARIEN VARROA DESTRUCTOR N'EST PAS LE TUEUR UNIQUE.
(6) DES RÉSIDUS DE PESTICIDES AUSSI NOMBREUX QUE VARIÉS.
(7) COMBINAISONS EXPLOSIVES !
(8) DES  CARENCES NUTRITIONNELLES INQUIÉTANTES.
(9) UN MARQUEUR DU CCD BIEN ÉTONNANT !

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16 septembre 2009 3 16 /09 /septembre /2009 07:57

   Professeur et chef du département d’Entomologie à l’Université de l’Illinois, May R. Berenbaum est une personnalité forte et une chercheuse très respectée parmi le cercle des spécialistes des abeilles. C’est à elle que l’on doit la coordination de l’imposant rapport du Conseil national de la recherche américaine (NRC) qui a fait date en 2006 [1] : analysant des données bibliographiques depuis 1947, ce rapport pointait un déclin généralisé des pollinisateurs (abeilles, bourdons, papillons, chauve-souris...) aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Ce véritable signal d’alarme a été tiré avant même l’emballement médiatique aux États-Unis sur le CCD. Spécialiste des interactions chimiques entre les plantes et les insectes, c’est tout naturellement qu’elle s’est intéressée aux systèmes de défense des plantes contre les insectes herbivores, aux processus de coévolution entre ces organismes, et ainsi aux pollinisateurs.

  Parmi ses nombreux travaux, l'équipe de May Berenbaum travaille sur le panais sauvage (Depressaria pastinacella).
Comme bien d’autres Apiacées ou Ombellifères, cette espèce contient un poison (des furanocoumarines) qui, au contact de la peau, provoque des cloques douloureuses au soleil. Introduit aux États-Unis depuis l’Europe, la plante s’est largement dispersée, envahissant notamment les friches agricoles, les bords de route et les espaces ensoleillés au nord-est du pays.
L’équipe de May Berenbaum étudie depuis  la chenille Depressaria pastinacella (Lepidoptera: Oecophoridae) - notre photo - elle-même introduite du Vieux-continent au XIXe siècle. Car, dévorant les feuilles de cette plante toxique, l'insecte pourrait peut-être aider à contrôler l'invasion de ce poison végétal.                                                                                 © Andy Daun 


   Dans sa nouvelle étude sur l'abeille[2] conduite par Reed M. Johnson, du même département et actuellement à l’Université de Nebraska (Lincoln), son équipe décrit finement un mécanisme clé pouvant constituer un marqueur du phénomène d'effondrement des colonies d’abeilles aux États-Unis (CCD), si ce n'est l'expliquer. Il s’agit d’un dérèglement génétique causé par des virus à ARN simple brin de l'ancienne famille des Picornavirus (aujourd'hui séparée en plusieurs familles). Soit la plupart des virus de l’abeille connus. Ces virus interfèreraient dans le mécanisme cellulaire, notamment dans l’intestin, en bloquant la production de protéines par les ribosomes[3] des cellules de l’abeille, et en leur faisant fabriquer à la place des protéines virales... D’où un affaiblissement des colonies entraînant leur effondrement.


   Les auteurs de cette publication précisent, par ailleurs, qu’ils n’ont pas observé chez les abeilles des colonies malades (CCD) une expression particulière des gènes de détoxification ni de ceux qui sont impliqués dans la réponse immunitaire de l’insecte contre les pathogènes. Ce qui leur fait conclure que les pesticides ne sont pas la cause de ces effondrements, pas plus que les parasites déjà pointés du doigt. En revanche, May Berenbaum suggère dans notre entretien que c’est bien cette invasion de virus multiples qui est susceptible de rendre les abeilles plus sensibles aux pesticides ou aux parasites.


   On en revient à l’éternelle question de la poule et de l’œuf : qui favorise, en premier, l’invasion des autres et initie ce processus débouchant sur l’effondrement des colonies ? Les virus, comme l’avance May Berenbaum aujourd’hui après d’autres chercheurs ? Les pesticides, comme persistent à le croire une partie de la profession et plusieurs scientifiques ?  Nosema ceranae, selon quelques-uns ?


   Cette question n’est toujours pas résolue. Et affirmer que les parasites ou les pesticides ne causent pas directement ces effondrements, ne veut pas dire qu’ils sont, pour autant, hors de cause. Pas plus que ce mécanisme viral, finement décrit dans cette étude, soit vraiment à l’origine du CCD. Car il faut encore expliquer pourquoi ces virus deviennent tout à coup aussi envahissants. Rien d'évident !

                                                                                                                                © Université de Gembloux

   En effet, les études épidémiologiques conduites depuis quelques années aux USA, mais aussi en France et en Europe, montrent que ces virus sont présents dans la plupart des ruches. Même saines et actives, avant ou après 2005 – lire ci-dessous. Et parfois en nombre, comme nous le rapportons dans Le silence des abeilles. Dans ce livre, nous montrons qu’il y a fort à parier que cette invasion virale est la conséquence d’un affaiblissement physiologique - voire immunitaire - des abeilles. Par qui, par quoi ? Sans doute par les varroas, qui attaquent leur défense et transmettent une belle brochette de virus à leur hôte, mais peut-être aussi par des pesticides voire par le micro champignon Nosema ceranae. Ou par une combinaison de plusieurs de ces « tueurs primaires » de l’abeille, comme on le découvrira dans la suite de notre dossier sur le “CCD aux États-Unis”.


   Ainsi cette étude de l’Illinois, importante et bien menée, n’apporte pas, je crois, un point final au mystère des pertes de colonies d’abeilles. May Berenbaum  a bien voulu revenir, pour ce blog, sur ces questions clés.



Depuis le mois de juin dernier, son département d’Entomologie a ouvert un Pollinatarium au sud de l’Université de l’Illinois. Il s’agit d’un petit musée (et un jardin) accessible au public le week-end et dédiés à la découverte des relations entre les pollinisateurs (insectes, oiseaux et chauve-souris) et les plantes qu’ils butinent. http://www.news-gazette.com/special/soundslides/pollin.cfm

 


- Pouvez-vous nous en dire plus sur l’identité et l’action de ces fameux “picorna like viruses” ?

May Berenbaum: C’est juste le nom d’un type de virus, de la famille des dicistrovirus (Dicistroviridae) qui sont susceptibles d’être en grand nombre chez l’abeille. Il s’agit aussi bien de l’IAPV (Virus de la paralysie aigüe israélienne) [dont on a beaucoup parlé en 2007 aux USA, imaginant que c’était la cause des effondrements des colonies], du DWV (Virus des ailes déformées), du BQCV (Virus des cellules noires de reine) ou du KBV (Virus de l’abeille du Cachemire). Tous ces virus partagent le même mode d’action en détournant l’action des ribosomes, en les reprogrammant pour produire des protéines virales à la place des protéines d’abeilles.

- Votre étude livre une clé de l’énigme sur ces effondrements de colonies aux États-Unis (CCD), mais elle ne lève pas tous les coins du voile. Car nous savons qu’il existe, dans les ruches malades mais aussi au sein de colonies saines et actives, une belle diversité de virus. Et cela de part et d’autre de l’Atlantique. Il reste donc à expliquer comment on passe, assez soudainement, de populations virales “dormantes” au sein des ruches (asymptomatiques) à une invasion aussi destructive...

M. B. : En fait, on a assisté à une augmentation graduelle aux USA du nombre de picorna virus, trouvés parfois chez les abeilles. Ce qui pourrait avoir été une période de rupture, c’est la suspension fin 2004 de l’Honey Bee Act de 1922 [Ce règlement interdisait jusque-là l’importation de reines et d’abeilles des pays situés hors de l’Amérique du Nord]. Et cela pour permettre aux arboriculteurs d’amandiers en Californie de trouver des abeilles, même à l’extérieur du pays [lire notre article sur le sujet]. Ce fut alors la première fois depuis 1922 que des abeilles vinrent aux USA d’un peu partout. Or, dans la mesure où les abeilles sont infectées par différents picorna virus dans plusieurs régions du monde, ce commerce mondial de l’abeille a ouvert la porte à plusieurs virus dans des régions des États-Unis où ils pouvaient être absents. Mais le fait que cinq ou six virus puissent être présents aux USA ne signifie pas nécessairement que chaque abeille individuellement soit infectée par ces cinq ou six virus. Ce que notre analyse génétique (microarray) suggère seulement, c’est que les abeilles, du fait de ces infections virales multiples, ont plus de risque de connaître une perturbation des fonctions de leurs ribosomes.

- Mais ne pensez-vous pas qu’au sein des colonies, ces infections virales sont causées par différents facteurs comme les parasites Varroa destructor et Nosema ceranae ou / et des pesticides, qui affaiblissent préalablement leur organisme ? Ainsi votre étude décrirait en quelque sorte la dernière étape d'un processus complexe conduisant au déclin des colonies.

 M. B. : Le varroa est probablement le vecteur de tous ces virus et c’est certainement l’infestation des ruches par cet acarien qui provoquent ces multiples infections virales au sein des colonies. Quant aux autres scénarios que vous proposez, il n’y a pas d’indication au niveau du génome des abeilles [entre les colonies malades ou saines] qu’il y ait eu une différence d’exposition aux pesticides ou au micro champignon Nosema ceranae. La seule corrélation significative et cohérente que l’on observe [avec le CCD] est cette présence de multiples virus. En fait, c’est plutôt la dégradation des ribosomes qui pourrait rendre l’abeille plus sensible à Nosema, aux bactéries ou aux pesticides. Car les défenses contre ces facteurs d’agression sont initiées par des peptides ou à base de protéines [que les ribosomes des abeilles infectées ne produisent plus ou mal dans ce cas], ce qui n'est pas le cas contre les virus.

- Dans la mesure où les épisodes de CCD ne constituent qu’une petite partie, en réalité, de l’ensemble des cas de pertes, affaiblissement et mortalité des colonies d’abeilles américaines (voir notre encadré), pensez-vous que ces picorna virus peuvent expliquer les autres types de déclin des ruchers aux USA ?

 M. B. : Il y a beaucoup de facteurs effectivement qui tuaient les abeilles avant l’apparition du CCD, qui les tuent encore aujourd’hui et qui continueront à le faire demain. J’ai d’ailleurs dit plusieurs fois dans des conférences publiques que si nous réglons le problème du CCD, l’apiculture américaine ne serait pas entièrement tirée d’affaire. Car les pesticides, les parasites, les pathogènes, les monocultures et les pertes d’habitats, tous ces facteurs à risque pour les pollinisateurs seront toujours là. Et l’apiculture commerciale aura bien d’autres défis à relever dans l’avenir.

 

© V. Tardieu / lesilencedesabeilles.over-blog.com



[1] Committee on the Status of Pollinators in North America, National Research Council (2006), “Status of Pollinators in North America”, 396 pages, Washington.

[2] Reed M. Johnson R. M., Jay D. Evans J. D., Robinson G. E. et May R. Berenbaum M. R. (2009) “Changes in transcript abundance relating to colony collapse disorder in honey bees (Apis mellifera)”, PNAS, 1er septembre 2009, vol. 106, n°35.

[3] L'acide ribonucléique ribosomique (ou ARNr) est le constituant principal des ribosomes dont la fonction est de synthétiser les protéines en décodant l'information contenue dans l'ARN messager.

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