Vous croyez que les abeilles ne servent qu'à produire du miel ? Vous pensez que les pesticides sont les seuls responsables des malheurs des abeilles ? Ou plutôt qu’il s’agit d’inoffensifs produits chimiques victimes de quelques activistes écolos ? Vous faites fausse route ! Vous êtes curieux de comprendre pourquoi les abeilles disparaissent et pourquoi ce sujet est au coeur de tant de polémiques ? Ce blog est fait pour vous.
© FNOSAD
Notre entretien avec le formateur-agronome en apiculture :
Jérôme Vandame.
Apis cerana peut-elle devenir l’avenir de l’apiculture mondiale, comme A. mellifera l’est devenue dans une grande partie du monde ?
Certainement pas. Apis cerana est une espèce intéressante, mais je pense qu’elle doit faire l’objet d’une apiculture dans les seules aires géographiques où elle est naturellement présente. Dans notre pays, la France, il est préférable de travailler avec Apis mellifera et de trouver des solutions aux problèmes qu’elle rencontre. Je ne crois pas qu’il faille introduire une nouvelle espèce : on ignore comment il va s’acclimater ici, se comporter avec la faune et les autres espèces d’abeilles autochtones. Ne risque-t-elle pas de devenir une espèce envahissante qui entre en compétition avec plusieurs abeilles européennes et accélère leur déclin ?
Inititiation à l'apiculture avec A. cerana des étudiants de la Faculté d'agriculture de Nabong © J. Vandame
Mais les conditions bioclimatiques en Europe ou aux États-Unis sont assez similaires avec ce qu’elle connaît dans son immense aire de réparation asiatique...
On est tout de même dans des régions du monde où le climat et la végétation ne sont pas comparables. Par ailleurs, dans l'histoire apicole récente, plusieurs tentatives d'introduction de sous-espèces se sont avérées être des erreurs. Je pense qu'il est dangereux de tenter des opérations du même ordre. Comme je le disais aux éleveurs du Laos, je crois vraiment que la bonne solution est de travailler avec les espèces locales qui ont évolué durant des milliers d’années dans un milieu auquel elles sont adaptées. Ainsi au Laos est-il préférable de travailler avec Apis cerana.
© J. Vandame
Mais, même au Laos, l’abeille d’élevage locale n’est pas forcément formidable, notamment très productrice en miel...
Oui, c’est vrai qu’une colonie d’Apis cerana produit moins de miel qu'une colonie d’Apis mellifera. Et d’ailleurs certains exploitants ont tenté d'introduire l’abeille occidentale pour tenter de développer la production de miel, de l’exporter et de rapporter des devises au Laos. Mais jusqu'à présent, cela n'a pas fonctionné.
À mon avis, aujourd’hui, dans le contexte du Laos, c’est un mauvais pari car la plupart des agriculteurs n'ont pas les moyens d’acheter une ruche. De plus, dans le cas où l’on parviendrait à acclimater Apis mellifera, les colonies d’Apis cerana risqueraient d’en faire les frais, du fait entre autre des maladies que pourrait transmettre l’abeille occidentale et de la compétition par rapport aux ressources en nectar et en pollen. Dans ce cas, les petits paysans qui s’adonnent à cette « apiculture vivrière » avec A. cerana pourraient ne plus pouvoir la poursuivre... Ce problème de transmission de maladies à A. cerana ainsi qu’à A. dorsata a été bien documenté en Chine, au Népal, en Inde et même au Japon.
Connaît-on les mêmes problèmes au Laos que dans la péninsule indonésienne, la Malaisie, les Philippines ou la Thaïlande, de « chasse au miel » destructive pour A. dorsata, voire A. florea ?
Oui, absolument. C’est peu le cas pour la petite A. florea, mais on trouve effectivement beaucoup de gens qui prennent de grands risques pour aller collecter le miel des nids d’A. dorsata accrochés sur des de falaises ou sur des arbres. Ils détruisent souvent des rayons pleins de miel et chassent les occupants du nid qui peuvent ne plus y revenir. Mais au Laos comme au Vietnam ou en Inde, on assiste à quelques tentatives pour limiter les effets destructeurs de cette chasse, en intervenant à certaines périodes et en ne détruisant qu’une partie du nid.
L'article sur l'intérêt d'A. cerana pour l'apiculture mondiale : cliquez ici.