Vous croyez que les abeilles ne servent qu'à produire du miel ? Vous pensez que les pesticides sont les seuls responsables des malheurs des abeilles ? Ou plutôt qu’il s’agit d’inoffensifs produits chimiques victimes de quelques activistes écolos ? Vous faites fausse route ! Vous êtes curieux de comprendre pourquoi les abeilles disparaissent et pourquoi ce sujet est au coeur de tant de polémiques ? Ce blog est fait pour vous.
Un dépérissement qui se confirme...
Parmi les temps forts de cette grande messe au chevet de l’abeille d’élevage, citons la communication de l’entomologiste hollandais Jacobus Biesmeijer travaillant à l’Université anglaise de Leeds. S’appuyant sur une étude à venir de la revue Apidologie sur l’état du cheptel apicole européen de ces vingt dernières années, ce brillant écologue a souligné que les colonies d’A. mellifera ont essuyé un recul de 11,2 % en moyenne (+ ou – 5,9 %) pour l’ensemble de l’Europe occidentale. Cette baisse, que nous relations déjà dans L’étrange silence des abeilles, serait plus marquée en Europe centrale (- 23,3 %, +/- 4,9 % entre 1985 et 2005), alors que pour ce qu’il nomme curieusement l’Europe périphérique (l’Espagne ou l’Irlande, par exemple), les élevages auraient, au contraire, augmenté de + 5,9 %. Question de climat plus favorable ? D’un investissement apicole particulier et plus récent ? Le cas de la Turquie, qui arrive en tête avec l’Espagne dans l’espace européen par le nombre de ses colonies, semble l’indiquer. Sans doute s’agit-il d'un effet conjugué de ces deux facteurs.
© Framboise Roy / Picasa album Plus significatif peut-être que l’évolution des effectifs de colonies – fixés, rappelons le, par les éleveurs et donc susceptibles de varier fortement au cours de l’année et d’une année sur l’autre – est la baisse conjointe du nombre d’apiculteurs dans toute l’Europe depuis vingt ans. Celle-ci est très nette : - 30 % en Europe occidentale, - 36,6 % en Europe centrale et – 18,6 % en Europe périphérique.
On a ainsi pu entendre Eli Åsen raconter comment l’association des apiculteurs de Norvège l’avait recrutée pour tenter d’enrayer la chute vertigineuse du nombre d’éleveurs dans cette région septentrionale. Une baisse marquée par l’abandon de quelque 200 apiculteurs chaque année en Norvège, et de façon moins sévère en Suède et en Finlande. « En 2006, nous avons lancé un programme de recrutement national après avoir analysé les causes de ces abandons. Nous avons multiplié les actions de sensibilisations et les aides en matériels pour ceux qui acceptent de s’installer. Et j’ai le plaisir de vous annoncer qu’en 2008 cette érosion a été stoppée et que nos effectifs remontent lentement. » résume fièrement cette consultante norvégienne.
Cette baisse des exploitants en Europe et aux États-Unis – surtout parmi les petits éleveurs – s’accompagne néanmoins, dans la même période, d’une croissance des productions de miel. La raison d’un tel paradoxe ? Sans doute l’amélioration des techniques d’exploitation, mais aussi l'agrandissement des cheptels par les "grands" éleveurs, lesquels produisent alors davantage de miel.
... et s’internationalise : l’exemple du Proche-Orient.
Hors des pays occidentaux, quelques chercheurs des pays du Sud ont rapporté des nouvelles inédites sur le front apicole : inquiétantes, là aussi. Ainsi le Jordanien Nizar Haddad a présenté une synthèse de l’état sanitaire des cheptels de la région (Jordanie, Syrie, Palestine, Irak, Liban). Dans son pays, ce représentant de l’Unité de recherche sur l’abeille à Baq’a indiquait qu’« en 2007, les pertes recueillies s’élevaient entre 22 et 45 % des colonies selon les sites, contre 20 % en moyenne en 2008. » En 2007, ce même chercheur a fait état de 60 % de mortalité des colonies de Palestine, de 80 % dans les ruchers syriens et jusqu’à 85 % du cheptel en Irak. Colossal ! Mais « ces données doivent faire l’objet de recoupements par des inspecteurs apicoles car il s’agit d’une compilation à partir des déclarations d’éleveurs, et elles n’ont pas toutes fait l’objet de publications scientifiques », temporise-t-il. De son côté, Victoria Soroker du département d’entomologie de l’Institut de protection des plantes d’Israël a fait état d’une perte moyenne, l’an dernier, de 25 % des colonies du pays.
Un apiculteur en Syrie © Gilles Fert
La tendance au déclin des colonies d’Apis mellifera, observée déjà en Europe et en Amérique du Nord, se confirme donc plus à l’Ouest. Parmi les causes avancées pour expliquer une telle hécatombe en Jordanie, Nizar Hadda a d’abord cité la multiplication des infections par divers virus, par l’acarien Varroa destructor ainsi que par les micro champignons Nosema – sans pouvoir faire, précisait-il, une corrélation systématique entre ces pathogènes et les pertes de colonies. Sa collègue israélienne dresse un diagnostic comparable, à la suite de prélèvements effectués chez 58 éleveurs d’abeilles. Ils ont aussi précisé que le syndrome du CCD décrit aux États-Unis (caractérisé par une disparition massive d’ouvrières) s’applique dans 40 % des cas de pertes rapportées par les éleveurs de l’État hébreux et dans près de 25 % des cas jordaniens. L’importation régulière de reines – notamment de Russie – pourrait favoriser au Proche-Orient le développement de maladies nouvelles. Il semble d’ailleurs que ces dernières soient particulièrement fragiles et s’infectent très vite. Le manque de pollen au sein des plantes poussant dans les sites éloignés du littoral et soumis à de fortes sécheresses ces dernières années, expliquerait également ces pertes élevées. En outre, les éleveurs ayant dû apporter des compléments alimentaires à leur cheptel, ils n’ont pu irradier au préalable ces aliments. Résultat, le spécialiste jordanien soupçonne que ces compléments aient transmis certains pathogènes et intoxiqué des colonies locales. Enfin, des colonies déplacées dans le désert pour seulement trois semaines – le temps de floraison d’une plante très mellifère dont je n’ai pas eu, malheureusement le temps de noter le nom...- auraient pu éprouver un stress important. Sans compter que cette apiculture manque de moyens à l’échelle des pays du Levant pour changer de reines et les cires chaque année, et permettre un bon développement des colonies.
LA SÉRIE...
3- Même tendance pour les abeilles sauvages.
4 - L'enterrement du tueur unique.
5- Revoir les pratiques apicoles trop intensives.
6 - Assurer une diversité mondiales des abeilles mellifères... et des apicultures.