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30 septembre 2009 3 30 /09 /septembre /2009 17:03


Et si Apis cerana, l’abeille mellifère d’élevage de toute l’Asie constituait l’avenir de l’apiculture occidentale... ? Absurde ? Cette espèce, qui compte 6 000 à 15 000 abeilles en moyenne au sein des nids, se répartit du sud-est de la Russie et en Afghanistan à la Chine, en passant par l’Inde et la péninsule Indochinoise. Or, ayant coévolué depuis des millénaires avec toutes sortes de parasites (dont le funeste Varroa destructor ou Nosema ceranae) et de virus, elle pourrait avantageusement remplacer sa cousine européenne Apis mellifera qui souffre précisément des attaques répétées de ces mêmes pathogènes contre lesquels elle n’a pas eu le temps de forger des défenses efficaces.

                                                                                                                                                                    © wikipedia

Tolérante contre le mini-vampire Varroa destructor

Prenez un seul exemple : la façon dont l’abeille asiatique parvient à « contrôler » les infestations de son nid par l’acarien varroa. Ses pratiques d’épouillage, tant individuel que social, sont bien plus efficaces  que celles de sa cousine occidentale. Cette performance demeure toutefois diversement appréciée : une étude comparative entre les deux espèces menée en Thaïlande assure que 99,6 % des acariens déposés sur l’abeille orientale sont éliminés par cet épouillage, contre seulement 0,3 % chez A. mellifera [1], alors qu’une équipe suédoise a montré, plus récemment, que ces performances d’épouillage était presque comparables chez les deux « parentes», provoquant la chute de seulement 27 % des acariens chez l’espèce asiatique contre 20 % chez l’européenne [2]. En fait, il se pourrait que ce soit l’autre pratique de nettoyage observée chez les abeilles sociales qui fasse la différence entre les deux espèces : l’élimination des cellules du couvain et des larves infestées par le varroa. Grâce à leur perception olfactive, les ouvrières d'Apis cerana nettoieraient plus de 90 % du couvain d'ouvrières infesté par Varroa, contre 20 % chez A. mellifera. Et en réalité, précise l’apidologue Rémy Vandame travaillant au Mexique, qui cite ce résultat dans sa thèse de doctorat [3] , « l'hôte d'origine est tolérant au varroa, mais non résistant, ce qui signifie que l'on trouve toujours quelques dizaines ou centaines de varroas dans les colonies d'Apis cerana. La population d'acariens demeure toutefois à un niveau très modeste, car plusieurs mécanismes interagissent pour amener à la tolérance, fruit probable d'une longue coévolution. »

 

Plus robuste que sa cousine européenne...

« Son potentiel comme pollinisateur alternatif à Apis mellifera est énorme pour le monde entier, assure ainsi l’apidologue indien Laig Ram Verma [4]  qui fait valoir que l’abeille asiatique et ses trois écotypes himalayens et sub-tropicaux sont capables de « sortir butiner plus tôt que l’abeille occidentale, à des températures plus basses. » Très robuste, elle pourrait d’ailleurs travailler plus longtemps, et s’adapter à un grande diversité d’habitats et de nourriture tout en étant assez douce pour l’éleveur. « Mieux adaptée pour pratiquer de la pollinisation de cultures sous serre, Apis cerana a aussi une excellente faculté à récupérer le nectar et le pollen de plantes à fleur isolées dans la nature. » ajoute Laig Ram Verma. Elle est aussi moins vulnérable aux attaques de guêpes... et du frelon asiatique, qu’elle supporte là encore depuis des millénaires. Alors que ce prédateur de l’abeille, récemment introduit en France, sème la panique dans plusieurs ruchers de l’Ouest du pays....

 

... mais moins productive !

Bref ! Apis cerana semble l’abeille d’élevage rêvée. On se demande d’ailleurs pourquoi tant d’éleveurs d’Asie et de Russie orientale ont introduit et adopté notre Apis mellifera il y a un siècle. C’est qu’en vérité, cette championne de la pollinisation orientale se montre quelque peu rétive aux exigences de l’éleveur. En particulier, elle a une fâcheuse tendance à essaimer (s’enfuir de la ruche en groupe pour refaire un nid ailleurs) ou à déserter une ruche trop infestée, sans crier gare ! Et puis, cette magnifique abeille asiatique aurait une vilaine tendance à piller les ruches des voisines et à produire un trop grand nombre d’ouvrières un peu feignantes... Ce comportement et sa démographie (deux à cinq fois inférieure à celle d’A. mellifera) expliquent pourquoi l’espèce produit bien moins de miel que notre abeille occidentale.

Ainsi, Apis cerana serait la meilleure solution pour polliniser nos champs et nos campagnes, plus que pour nous fournir du miel, assure cet apidologue indien. Cette réponse inattendue au déclin qui menace notre abeille ne manque pas de sel. Car en diffusant massivement en Europe ou en Amérique du Nord cette abeille asiatique, nous referions en sens inverse le même parcours que nos prédécesseurs du début du XXe siècle, lorsqu’ils introduisirent A. mellifera. Le même parcours et... les mêmes erreurs ! Cette introduction massive s’est en effet soldée par une brutale compétition avec A. cerana au risque de la faire disparaître de plusieurs régions dans cette immense partie du monde, comme en Chine. Et rien ne nous dit que dans nos contrées occidentales l’abeille asiatique montre les mêmes aptitudes à polliniser ni la même faculté à cohabiter avec les abeilles sauvages autochtones ou à tolérer ses parasites. Alors que les importations répétées en Europe et aux États-Unis d’A. mellifera, de ses reines ou de sa gelée royale, depuis l’Asie ou l’Australie, ont entraîné bien des méfaits sur les colonies indigènes, vouloir élever une nouvelle espèce d’Apis pour la substituer à notre espèce occidentale afin de remplir tout ou partie de ses tâches, me semble dès lors bien hasardeux. Cela s’appelle "jouer les apprentis sorciers"...

Au Laos, Jérôme Vandame, formateur- agronome, aide des étudiants de la Faculté d'agriculture de Nabong a développé l'apiculture avec Apis cerana.

   C’est également le sentiment de Jérôme Vandame que j’ai interrogé durant le congrès d’Apimondia à Montpellier. Ce formateur en agronomie de 43 ans, devenu spécialiste de l’abeille, est aujourd’hui employé par la FNOSAD (Fédération nationale des organisations sanitaires apicoles départementales), après avoir travaillé au Laos de 2001 à 2005. Dans ce pays d’Asie du Sud-Est, il a accompagné des enseignants de la Faculté d'Agriculture de Nabong sur la construction de cours,  le développement et la réalisation d'expérimentations dans le domaine de la riziculture. Dans le même temps, il a participé à l'établissement d'un rucher pédagogique afin de contribuer au développement de l'apiculture avec  Apis cerana. En particulier auprès des petits paysans des régions forestières et montagneuses. Depuis son retour en France – il élève quelques ruches dans le Puy-de-Dôme -, il y retourne environ une fois  par mois pour suivre l’avancée des programmes apicoles initiés et travailler sur la pollinisation. Entre lui et son frère Rémy, basé au sud du Mexique, l’abeille est vraiment devenue une vocation familiale forte !

Pour lire son entretien, cliquez sur ce lien.

Le professeur Bounpheng Sengngam guide les étudiants de la Faculté d'agriculture de Nabong dans leur premiers pas d'apiculteurs avec A. cerana.


[1] Peng YSC et al. (1987) “The resistance mechanism in the asian honeybee Apis cerana Fabr. to an ectoparasitic mite Varroa jacobsoni Oud.” J Invert Pathol, 49 : 54-60.

[2] Fries I et al. (1996) “Grooming behavior and damaged mites (Varroa jacobsoni) in Apis cerana cerana and Apis mellifera ligustica.” Apidologie, 2 7 : 3-11.

[3] Rémy Vandame, thèse de Doctorat soutenue le 18 décembre 1996, “Importance de l'hybridation de l'hôte dans la tolérance à un parasite. Cas de l'acarien parasite Varroa jacobsoni chez les races d'abeilles Apis mellifera européenne et africanisée, en climat tropical humide du Mexique.” Université Claude Bernard - Lyon 1, INRA d’Avignon, Institut phytosanitaire du Campus de Cordoba, Mexique.

[4] Congrès Apimondia 2009, Montpellier.

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30 septembre 2009 3 30 /09 /septembre /2009 17:01


© FNOSAD

Notre entretien avec le formateur-agronome en apiculture :
Jérôme Vandame.

 

                                                                         

   Apis cerana peut-elle devenir l’avenir de l’apiculture mondiale, comme A. mellifera l’est devenue dans une grande partie du monde ?

 

   Certainement pas. Apis cerana est une espèce intéressante, mais je pense qu’elle doit faire l’objet d’une apiculture dans les seules aires géographiques où elle est naturellement présente. Dans notre pays, la France, il est préférable de travailler avec Apis mellifera et de trouver des solutions aux problèmes qu’elle rencontre. Je ne crois pas qu’il faille introduire une nouvelle espèce : on ignore comment il va s’acclimater ici, se comporter avec la faune et les autres espèces d’abeilles autochtones. Ne risque-t-elle pas de devenir une espèce envahissante qui entre en compétition avec plusieurs abeilles européennes et accélère leur déclin ?

Inititiation à l'apiculture avec A. cerana des étudiants de la Faculté d'agriculture de Nabong © J. Vandame

 

  Mais les conditions bioclimatiques en Europe ou aux États-Unis sont assez similaires avec ce qu’elle connaît dans son immense aire de réparation asiatique...

   On est tout de même dans des régions du monde où le climat et la végétation ne sont pas comparables. Par ailleurs, dans l'histoire apicole récente, plusieurs tentatives d'introduction de sous-espèces se sont avérées être des erreurs. Je pense qu'il est dangereux de tenter des opérations du même ordre. Comme je le disais aux éleveurs du Laos, je crois vraiment que la bonne solution est de travailler avec les espèces locales qui ont évolué durant des milliers d’années dans un milieu auquel elles sont adaptées. Ainsi au Laos est-il préférable de travailler avec Apis cerana.

                                                                                                                                                                    © J. Vandame

   Mais, même au Laos, l’abeille d’élevage locale n’est pas forcément formidable, notamment très productrice en miel...

   Oui, c’est vrai qu’une colonie d’Apis cerana produit moins de miel qu'une colonie d’Apis mellifera. Et d’ailleurs certains exploitants ont tenté d'introduire l’abeille occidentale pour tenter de développer la production de miel, de l’exporter et de rapporter des devises au Laos. Mais jusqu'à présent, cela n'a pas fonctionné.

À mon avis, aujourd’hui, dans le contexte du Laos, c’est un mauvais pari car la plupart des agriculteurs n'ont pas les moyens d’acheter une ruche. De plus, dans le cas où l’on parviendrait à acclimater Apis mellifera, les colonies d’Apis cerana risqueraient d’en faire les frais, du fait entre autre des maladies que pourrait transmettre l’abeille occidentale et de la compétition par rapport aux ressources en nectar et en pollen. Dans ce cas, les petits paysans qui s’adonnent à cette « apiculture vivrière » avec A. cerana pourraient ne plus pouvoir la poursuivre... Ce problème de transmission de maladies à A. cerana ainsi qu’à A. dorsata a été bien documenté en Chine, au Népal, en Inde et même au Japon.

 

   Connaît-on les mêmes problèmes au Laos que dans la péninsule indonésienne, la Malaisie, les Philippines ou la Thaïlande, de « chasse au miel » destructive pour A. dorsata, voire A. florea ?

   Oui, absolument. C’est peu le cas pour la petite A. florea, mais on trouve effectivement beaucoup de gens qui prennent de grands risques pour aller collecter le miel des nids d’A. dorsata accrochés sur des de falaises ou sur des arbres. Ils détruisent souvent des rayons pleins de miel et chassent les occupants du nid qui peuvent ne plus y revenir. Mais au Laos comme au Vietnam ou en Inde, on assiste à quelques tentatives pour limiter les effets destructeurs de cette chasse, en intervenant à certaines périodes et en ne détruisant qu’une partie du nid.

 

L'article sur l'intérêt d'A. cerana pour l'apiculture mondiale : cliquez ici.

 

 

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21 septembre 2009 1 21 /09 /septembre /2009 03:09

  Un crû honorable

   Du monde, beaucoup de monde – les organisateurs laissaient entendre samedi qu’environ 7 000 congressistes étaient présents à Montpellier pour cette 41e édition du congrès mondial de l'abeille. Du monde et du beau monde, venu de nombreux continents. Coloré et joyeux, Apimondia fut un plaisant mélange de kermesse apicole géante et de colloque scientifique plus classique. Les rencontres, entre éleveurs de régions et de pays parfois fort éloignés, mais aussi entre professionnels et chercheurs furent propices. Pourtant, elles n’ont pas toujours eu lieu car dans cette ruche de béton pourpre du Corum de Montpellier chacun avait tendance à se presser et se croiser, courant d’une session à l’autre ou après un intervenant.

    Mon regret : l’absence de plusieurs conférenciers annoncés venant de Chine ou d’Amérique latine. Ils n’auraient finalement pas trouvé le financement de ce voyage transcontinental ou auraient reculé devant une méchante rumeur d’épidémie galopante en France du virus H1N1 ! Aussi, personnellement, je reste sur ma faim après cinq jours de ce congrès mondial de l’abeille. C’est que n’ayant pu me rendre dans ces lointains pays pour étayer mon enquête sur le déclin des abeilles, j’espérais bien me rattraper à l’occasion d’Apimondia...

    Il n’empêche, je crois que les thèmes mis en débats, de nombreuses présentations et la foule réunie au sein du colloque comme autour des stands extérieurs sur l’Esplanade du cœur de Montpellier, constituent une incontestable réussite. Désormais, plus personne en France ne peut ignorer que l’abeille est en difficulté dans une grande partie du monde et que cet insecte ne fait pas que produire du miel, mais assure aussi un service gracieux de pollinisation des plantes à fleurs indispensable pour les cultures et la biodiversité. Et ça, c’est déjà un progrès !

Henri Clément, apiculteur en Lozère, préside le principal syndicat apicole, l'UNAF, qui a organisé APIMONDIA à Montpellier (© UNAF/Apimondia)

 

LA SÉRIE...

2- Un dépérissement qui se confirme et s'internationalise.

3- Même tendance pour les abeilles sauvages.

4 - L'enterrement du tueur unique.

5- Revoir les pratiques apicoles trop intensives.

6 - Assurer une diversité mondiales des abeilles mellifères... et des apicultures.  

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21 septembre 2009 1 21 /09 /septembre /2009 03:08

Un dépérissement qui se confirme...

Parmi les temps forts de cette grande messe au chevet de l’abeille d’élevage, citons la communication de l’entomologiste hollandais Jacobus Biesmeijer travaillant à l’Université anglaise de Leeds. S’appuyant sur une étude à venir de la revue Apidologie sur l’état du cheptel apicole européen de ces vingt dernières années, ce brillant écologue a souligné que les colonies d’A. mellifera ont essuyé un recul de 11,2 % en moyenne (+ ou – 5,9 %) pour l’ensemble de l’Europe occidentale. Cette baisse, que nous relations déjà dans L’étrange silence des abeilles, serait plus marquée en Europe centrale (- 23,3 %, +/- 4,9 % entre 1985 et 2005), alors que pour ce qu’il nomme curieusement l’Europe périphérique (l’Espagne ou l’Irlande, par exemple), les élevages auraient, au contraire, augmenté de + 5,9 %. Question de climat plus favorable ? D’un investissement apicole particulier et plus récent ? Le cas de la Turquie, qui arrive en tête avec l’Espagne dans l’espace européen par le nombre de ses colonies, semble l’indiquer. Sans doute s’agit-il d'un effet conjugué de ces deux facteurs. 

                                                                                                                                       © Framboise Roy / Picasa album

   Plus significatif peut-être que l’évolution des effectifs de colonies – fixés, rappelons le, par les éleveurs et donc susceptibles de varier fortement au cours de l’année et d’une année sur l’autre – est la baisse conjointe du nombre d’apiculteurs dans toute l’Europe depuis vingt ans. Celle-ci est très nette : - 30 % en Europe occidentale, - 36,6 % en Europe centrale  et – 18,6 % en Europe périphérique.

   On a ainsi pu entendre Eli Åsen raconter comment l’association des apiculteurs de Norvège l’avait recrutée pour tenter d’enrayer la chute vertigineuse du nombre d’éleveurs dans cette région septentrionale. Une baisse marquée par l’abandon de quelque 200 apiculteurs chaque année en Norvège, et de façon moins sévère en Suède et en Finlande. « En 2006, nous avons lancé un programme de recrutement national après avoir analysé les causes de ces abandons. Nous avons multiplié les actions de sensibilisations et les aides en matériels pour ceux qui acceptent de s’installer. Et j’ai le plaisir de vous annoncer qu’en 2008 cette érosion a été stoppée et que nos effectifs remontent lentement. » résume fièrement cette consultante norvégienne.

   Cette baisse des exploitants en Europe et aux États-Unis – surtout parmi les petits éleveurs – s’accompagne néanmoins, dans la même période, d’une croissance des productions de miel. La raison d’un tel paradoxe ? Sans doute l’amélioration des techniques d’exploitation, mais aussi l'agrandissement des cheptels par les "grands" éleveurs, lesquels produisent alors davantage de miel.

 

... et s’internationalise : l’exemple du Proche-Orient.

   Hors des pays occidentaux, quelques chercheurs des pays du Sud ont rapporté des nouvelles inédites sur le front apicole : inquiétantes, là aussi. Ainsi le Jordanien Nizar Haddad a présenté une synthèse de l’état sanitaire des cheptels de la région (Jordanie, Syrie, Palestine, Irak, Liban). Dans son pays, ce représentant de l’Unité de recherche sur l’abeille à Baq’a indiquait qu’« en 2007, les pertes recueillies s’élevaient entre 22 et 45 % des colonies selon les sites, contre 20 % en moyenne en 2008. » En 2007, ce même chercheur a fait état de 60 % de mortalité des colonies de Palestine, de 80 % dans les ruchers syriens et jusqu’à 85 % du cheptel en Irak. Colossal ! Mais « ces données doivent faire l’objet de recoupements par des inspecteurs apicoles car il s’agit d’une compilation à partir des déclarations d’éleveurs, et elles n’ont pas toutes fait l’objet de publications scientifiques », temporise-t-il. De son côté, Victoria Soroker du département d’entomologie de l’Institut de protection des plantes d’Israël a fait état d’une perte moyenne, l’an dernier, de 25 % des colonies du pays.                                                                                    Un apiculteur en Syrie © Gilles Fert

   La tendance au déclin des colonies d’Apis mellifera, observée déjà en Europe et en Amérique du Nord, se confirme donc plus à l’Ouest. Parmi les causes avancées pour expliquer une telle hécatombe en Jordanie, Nizar Hadda a d’abord cité la multiplication des infections par divers virus, par l’acarien Varroa destructor ainsi que par les micro champignons Nosema – sans pouvoir faire, précisait-il, une corrélation systématique entre ces pathogènes et les pertes de colonies. Sa collègue israélienne dresse un diagnostic comparable, à la suite de prélèvements effectués chez 58 éleveurs d’abeilles. Ils ont aussi précisé que le syndrome du CCD décrit aux États-Unis (caractérisé par une disparition massive d’ouvrières) s’applique dans 40 % des cas de pertes rapportées par les éleveurs de l’État hébreux et dans près de 25 % des cas jordaniens. L’importation régulière de reines – notamment de Russie – pourrait favoriser au Proche-Orient le développement de maladies nouvelles. Il semble d’ailleurs que ces dernières soient particulièrement fragiles et s’infectent très vite. Le manque de pollen au sein des plantes poussant dans les sites éloignés du littoral et soumis à de fortes sécheresses ces dernières années, expliquerait également ces pertes élevées. En outre, les éleveurs ayant dû apporter des compléments alimentaires à leur cheptel, ils n’ont pu irradier au préalable ces aliments. Résultat, le spécialiste jordanien soupçonne que ces compléments aient transmis certains pathogènes et intoxiqué des colonies locales. Enfin, des colonies déplacées dans le désert pour seulement trois semaines – le temps de floraison d’une plante très mellifère dont je n’ai pas eu, malheureusement le temps de noter le nom...-  auraient pu éprouver un stress important. Sans compter que cette apiculture manque de moyens à l’échelle des pays du Levant pour changer de reines et les cires chaque année, et permettre un bon développement des colonies.

 

LA SÉRIE...

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3- Même tendance pour les abeilles sauvages.

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21 septembre 2009 1 21 /09 /septembre /2009 03:07

Même tendance pour les abeilles sauvages

Malgré des données exsangues pour l'entomofaune sauvage, limitées dans le temps et dans l’espace, Jacobus Biesmeijer est revenu sur son étude phare publiée en 2006 dans Science [1], que nous avons largement présentée dans notre livre. Grâce aux 500 000 données recueillies avant et après 1980 par un solide réseau de naturalistes amateurs, il a pu attester d’une réduction du nombre d’espèces dans 80 % des sites retenus en Grande-Bretagne et en Hollande (relire notre article). Plus nouveau, à Montpellier, il a précisé qu’en se référant à la Liste rouge (espèces menacées d’extinction) établie par l’Union Internationale pour la Conservation de la nature, le bourdon Franklin avait rejoint fin 2008 la grosse abeille Mégachile d’Indonésie Chalicodoma pluto sur cette liste sinistre.

Chalicodoma pluto

Les listes rouges nationales de huit pays recensent, toutefois, davantage d’abeilles en péril, puisque selon les experts qu’il a personnellement consultés, 47 % des abeilles de ces pays seraient en difficulté, voire en péril. Et selon son collègue Stuart Roberts de l’Université de Reading, sur 2 500 sous-espèces d’abeilles, ce sont évidemment les espèces spécialisées, dépendantes d’un seul type d’habitat ou d’une ressource florale qui sont les premières menacées par les changements écologiques. De même, celles qui ne produisent qu’une seule génération par an sont les plus vulnérables.

    Et d’après une enquête informelle menée par Biesmeijer auprès d’experts de douze pays européens la première des causes mises en avant pour expliquer ces pertes serait la dégradation des habitats et des ressources mellifères naturelles et agricoles ainsi que, semble-t-il, les concentrations de pesticides. Viendraient ensuite les “facteurs intrinsèques”, à savoir la rareté d’une espèce ou la faible densité de ses populations. Enfin, le mode et la dynamique de leur développement, ainsi que les changements climatiques. On peut s’étonner que ne figure pas la recrudescence des maladies et du parasitage des abeilles sur cette liste. Mais précisons qu’il s’agit ici seulement d’impressions éclairées, pas de données statistiques. Les maladies seraient-elles réservées, d’après ces spécialistes, aux seules colonies d’élevage ? Surprenant ! Pourquoi ces abeilles sauvages passeraient-elles au travers des filets de ces miasmes morbides : par la seule vertu de leur nature solitaire peu favorable aux épidémies ? Ou plutôt parce qu’elles échappent aux études épidémiologiques des spécialistes de l’abeille... ?

                                                                                                                                        © Dominique ge / Picasa album

À l’évidence, malgré ses travaux et ceux présentés à Apimondia par d'autres chercheurs européens, bien des données manquent à l’appel. Notamment sur les relations entre plantes et pollinisateurs, soumises à une série de bouleversements écologiques d’ampleur variable. Méconnaissance aussi sur les compétitions entre ces divers insectes au cours des processus subtils de pollinisation des cultures : qui fait quoi exactement, et pour quel « rendement » en termes de production de graines. Il y a là un bien joli champ d’étude à explorer !


LA SÉRIE...

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2 - Un dépérissement qui se confirme et s'internationalise.

4 - L'enterrement du tueur unique.

5 - Revoir les pratiques apicoles trop intensives.

6 - Assurer une diversité mondiales des abeilles mellifères... et des apicultures.

 

[1] Biesmeijer JG et al. (2006) “Parallel declines in pollinators and insect-pollinated plants in Britain and the Netherlands”, Science, 313 : 351-354.

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21 septembre 2009 1 21 /09 /septembre /2009 03:06

L’enterrement du tueur unique

S’il y a bien un acquis salutaire sortant de ce congrès mondial de l’abeille, c’est la disparition de la thèse du « tueur unique ». Envolé ! Disparu des discours des chercheurs comme des professionnels. Enfin... Les Américains ont confirmé cette inflexion sur les causes du CCD entamée, comme nous le révélions dans notre livre (lire notre article). Ainsi Dennis vanEngelsdorp reconnaissait à Montpellier qu’après avoir longtemps considéré l’acarien Varroa destructor comme le facteur principal sinon unique du dépérissement des colonies américaines, il intégrait davantage le rôle des pesticides. J’avais moi-même dans mon livre évolué sur le rôle de ce facteur au cours de mon enquête : au vu des données toxicologiques issues des laboratoires et malgré la difficulté à les reproduire en champs, il me paraît préférable d’adopter un “principe de précaution” en suspendant la diffusion commerciale des pesticides néonicotinoïdes actuels (Gaucho, Poncho, Cruiser) et du Regent TS sur les cultures visitées par l’abeille. Ce qui ne doit surtout pas empêcher chercheurs publics et industriels de travailler sur des alternatives plus respectueuses des milieux naturels et organismes vivants (lutte intégrée, lutte biologique, traitements biologiques...)

On peut également se réjouir d’une évolution symétrique parmi les organisations apicoles. Notamment chez les syndicats comme l’UNAF ou la Confédération paysanne très en pointe dans la bataille contre le Gaucho et le Regent TS : tout en plaçant en tête de leurs préoccupations ces fameux pesticides, ces organisations intègrent à présent à leur discours les pathogènes – avant tout le varroa – ainsi que le manque d’aliments pour l’abeille dans certaines régions de grandes cultures. Là aussi, il était grand temps !

 

Un nouvel espoir est né à Montpellier

Tout cela est nouveau, malgré les dénégations médiatiques des leaders syndicaux et de plusieurs chercheurs. Nouveau et encourageant. Car cette convergence internationale sur le diagnostic change la donne. Elle laisse en effet entrevoir des avancées prochaines dans la mise en œuvre d’actions salutaires pour les abeilles. Car si, comme nous l’écrivions dans L’étrange silence des abeilles, aucune solution miraculeuse n’existe et ne pouvait donc sortir de ce Sommet planétaire autour de l’abeille, trois types de mesures devraient redonner des couleurs au destin des hyménoptères. D’une part, en améliorant l’environnement des abeilles - de toutes les abeilles, sauvages et d’élevage. Ce qui suppose de réduire l’usage des pesticides dans l’espace rural, et ceux de la famille des néonicotinoïdes en particulier. Car plusieurs conférenciers ont bien montré que des synergies entre des molécules phytosanitaires très diverses pouvaient s’avérer à l’arrivée désastreuses pour les abeilles, même à très faibles doses. Je vous renvoie, une fois encore, à mon ouvrage et à notre article en ligne sur ce point.

                                                                                                                                               © Arehn / Picasa album

Cela passe aussi par la restauration d’éléments semi-naturels dans les milieux ruraux (bosquets, haies, friches fleuries, fauches tardives...) pour mieux nourrir les abeilles tout au long de l’année. Cet enrichissement alimentaire en pollen et nectar pourrait, au passage, limiter la nécessité de devoir déplacer ses colonies plusieurs fois dans l’année pour les alimenter. Et ainsi réduire le stress que ces transhumances ne manquent pas d’engendrer chez Apis mellifera qui doivent chaque fois retrouver leurs « marques » géographiques afin de s’orienter et ne pas se perdre, et découvrir de nouveaux trésors polliniques et nectarifères. Cet enrichissement pourrait également limiter certains apports de sirops sucrés et protéinés, à la fois coûteux et moins bénéfiques à l’abeille que les produits floraux récoltés dans la nature.

Dans les couloirs plus encore qu'à la tribune d'Apimondia, mais aussi parmi l'auditoire des rencontres publiques que j'anime sur le sujet, de plus en plus de personnes suggèrent de réintroduire une simple ruche au fond des jardins, sur les balcons ou les terrasses des citadins, et surtout dans les champs des cultivateurs. Recréer un maillage de pollinisateurs sur l'ensemble du territoire et pas seulement avec Apis mellifera - d'autres espèces solitaires peuvent fort bien coloniser des nids artisanaux, investir les trous d'une simple plaque de bois, etc. Le coup de réapprendre à vivre avec ces insectes précieux, comme nos grands-parents,  de découvrir de plus prés leur biologie , de rétablir des réseaux biologiques et des pollinisateurs là où les milieux se sont appauvris. Le coup d'avoir aussi, sous les yeux, ces "thermomètres" écologiques capables de nous dire par leur activité et leur démographie si notre environnement est riche et sain. Et si en plus ces ruches peuvent nous offrir de temps à autre du miel, ce ne sera que du bonheur !

 

LA SÉRIE...

1 - Un crû honorable.

2 - Un dépérissement qui se confirme et s'internationalise.

3 - Même tendance pour les abeilles sauvages. 

5 - Revoir les pratiques apicoles trop intensives.

6 - Assurer une diversité mondiales des abeilles mellifères... et des apicultures.

 

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21 septembre 2009 1 21 /09 /septembre /2009 03:05
Revoir les pratiques apicoles trop intensives

Il reste à revoir certainement cette pratique américaine des contrats de pollinisation que nous décrivons dans notre livre. Car ils nécessitent de déplacer des milliers de ruches sur des milliers de kilomètres, et cela plusieurs fois dans l’année. Or, cette apiculture qui n'a cessé de s’intensifier aux États-Unis depuis quelques décennies constitue un véritable cercle vicieux pour la santé des colonies, comme plusieurs chercheurs l’ont pointé au cours de ce congrès : une fatigue et un stress pour les abeilles et leurs éleveurs, une concentration de parasites et de maladies puis leur diffusion à travers les ruchers du pays, l’importation de pathogènes nouveaux sur le sol américain, et l’entretien de monocultures pauvres en biodiversité florales et faunistiques sur de trop vastes espaces. C’est en particulier le cas, dans la Vallée centrale de la Californie, avec ces vergers d’amandiers qui courent aujourd’hui sur quelques 267 000 hectares, une surface sept fois plus grande que dans les années 1960 ! Cette pollinisation en plein mois de février, à une période où l’abeille est censée hiverner dans son nid, nécessite à présent l’action intensive de 40 à 60 milliards de ces ouvrières agricoles ailées : entre la moitié et les deux tiers du cheptel apicole américain, ce que les éleveurs ont de plus en plus de difficulté à garantir aux arboriculteurs.

                                                                                                      Verger d'amandiers en Californie  © Menguy's

Améliorer l’environnement de l’abeille signifie aussi que pour traiter les colonies contre leurs principaux parasites (Varroa et Nosema), les apiculteurs ont besoin d’améliorer leurs formations et surtout de disposer d’outils nouveaux. Plusieurs voies de recherche sont en cours afin d’accroître l’efficacité des traitements biologiques actuels (à base de thymol, notamment), mais aussi pour lutter contre le varroa en lui mettant entre les pattes un champignon pathogène capable de le détruire. Autre voie étudiée aujourd’hui, en France ou aux États-Unis : la sélection d’abeilles mellifères plus résistantes à ce mini-vampire qui leur pompe du sang (l’hémolymphe) et leur transmet divers virus.

 

De nouveaux outils pour suivre les colonies et les floraisons

Pour optimiser les transhumances et surveiller en temps réel les fluctuations de production de nectar par les plantes, un programme américain initié par la NASA a intéressé plusieurs exploitants présents à Montpellier : il s’agit d’installer une ruche témoin, par rucher, sur une sorte de balance capable d’émettre régulièrement à distance le poids de cette colonie afin d’en suivre l’évolution des productions de miel et la population d’abeilles. Cette information, indiquait Wayne Esaias du Centre des vols spatiaux de Goddard, est croisée avec un système d’information satellitaire sur l’évolution du climat (température, vent et humidité) ainsi qu'une cartographie des floraisons actualisée presque en temps réel grâce aux informations de terrain transmises par un réseau croissant de volontaires à travers tout le pays. Ainsi, on assiste à de nombreuses fluctuations des périodes de production de nectars selon les années et les végétaux considérés, a révélé le spécialiste de la télédétection du Maryland, correspondant peut-être aux premiers signes d’un changement climatique global.

Plus précisément, avec une augmentation d’un seul degré Celsius, il a constaté une avance de 12 jours dans la production de nectar de certaines cultures mellifères. Cette précocité des floraisons printanières est surtout marquée dans le sud-ouest du pays ainsi que dans les États de l’Atlantique moyen où ce « flux de nectar » a avancé d’environ 25 jours depuis 1970. À l’inverse, en Arizona, en Géorgie ou en Louisiane, les miellées deviendraient plus tardives – jusqu’à 40 jours de retard enregistrés dans ce dernier État. La raison ? « Cela proviendrait... du réchauffement climatique ! assure Wayne Esaias. Car les étés débordent en quelque sorte sur l’automne dans ces régions. Ainsi la mise en dormance des plantes durant l’hiver est, elle-même, plus tardive. Si bien que les floraisons et nectarification s’avèrent elles-mêmes tardives. » Ces fluctuations du calendrier floral peuvent amener à une désynchronisation entre  l’activité des plantes et celle des abeilles sous nos latitudes. Il a d’ailleurs plaidé pour étendre ce programme à d’autres latitudes et de nouveaux continents afin de vérifier l’impact des changements climatiques sur la flore et les insectes. « Ce système d’information et de suivi à distance m’intéresse vraiment, me confiait à ce propos l’apiculteur du Gard Patrick Genay (Fournes), car on éviterait bien des déplacements inutiles, coûteux et stressant pour nos abeilles. » Il reste à développer des outils à la fois fiables, disponibles et peu onéreux pour les éleveurs à partir d’un tel système.

 

LA SÉRIE...

1 - Un crû honorable.

2 - Un dépérissement qui se confirme et s'internationalise.

3 - Même tendance pour les abeilles sauvages. 

4 - L'enterrement du tueur unique.

6 - Assurer une diversité mondiales des abeilles mellifères... et des apicultures.

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Published by Vincent Tardieu - dans Apimondia
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21 septembre 2009 1 21 /09 /septembre /2009 03:03
    Assurer une diversité mondiale des abeilles mellifères... et des apicultures.

Parallèlement, la profession a pris la mesure au cours d’Apimondia, grâce aux communications sur l’appauvrissement génétique des cheptels apicoles de nos pays occidentaux, de l’urgence à soutenir plus activement la production de reines et d’abeilles dans chaque pays. Car cette offre élargie de lignées d’abeilles mellifères – notamment d’Apis mellifera en Europe et en Amérique du Nord - permettrait de préserver différents « écotypes » d’abeilles indigènes, mieux adaptées aux conditions climatiques et écologiques locales. Un travail de sélection et de production d’abeilles locales limiterait, en outre, l’introduction massive à l’échelle mondiale de quelques lignées d’abeilles mellifères très productives (jusqu’ici essentiellement d’Apis mellifera), aux dépens de l’élevage d’espèces locales dont l’avenir est de plus en plus compromis.

                                                                                                                                                    © V. Tardieu

Sauver la géante dorsata en Asie !

Cette menace pèse désormais sur l’abeille asiatique Apis cerana que notre abeille occidentale est venue concurrencer au début du XXe siècle pour des raisons de productivité en miel, comme je le raconte dans mon livre. À Montpellier, quelques chercheurs et exploitants chinois ont indiqué développer aujourd’hui des actions de conservation de cette abeille dans plusieurs régions de l’Empire du Milieu. De même, le professeur Benjamin Oldroyd de l’École des sciences biologiques à l’Université de Sydney, réputé pour ses études sur les neuf espèces asiatiques du genre Apis a plaidé une nouvelle fois à Montpellier pour la préservation de ces diverses pollinisatrices. « Elles assurent, en effet, insiste le chercheur australien, la reproduction et la diffusion d’un tiers environ des fruitiers tropicaux, pourvoyeurs de revenus précieux pour de nombreux petits paysans d’Asie du Sud-Est. Leur disparition entraînerait à coup sûr une baisse des productions de ces arbres utiles à l’homme et l’extension des coupes de bois, première cause des pertes d’abeilles sauvages en Asie tropicale. Sans compter qu’Apis dorsata, capable de parcourir des centaines de kilomètres, permet de maintenir plusieurs essences rares, qui fleurissent tout les dix ans et sont dispersées au sein des grandes forêts de Diptérocarpacés de cette vaste région. » Or, cette géante asiatique, qui produit un miel très prisé sur les marchés de toute l’Asie du Sud-Est, fait l’objet d’une chasse particulièrement destructrice. Et tradition religieuse oblige, il est fort apprécié d’offrir à Bouddha un nid de cette abeille, ainsi que du miel ou de la cire aux moines des monastères. Benjamin Oldroyd assure d’ailleurs que l’espèce, ainsi que sa cousine naine Apis andreniformis, a déjà disparu de l’île indonésienne de Bali et il s’attend à d’autres extinctions locales dans un avenir proche. « Il est urgent de connaître ses effectifs et de sa répartition, ainsi que la dynamique de ses populations, si l’on veut sauver cette superbe espèce d’abeille », conclue le professeur de Sydney. En attendant, il réclame un moratoire sur sa chasse. Sujet sensible dans la région.

Justement, Makhdzir Mardan, son collègue du département d’agrotechnologie à l’Université Putra en Malaisie, a rappelé que cette chasse traditionnelle est pratiquée depuis près de 6 000 ans. Autant dire qu’elle est devenue une institution intouchable ! Il a alors exposé ses travaux pour mieux connaître la densité et la répartition des populations d’Apis dorsata. Et cela à travers l’étude par satellite de la répartition de deux arbres (Melaleuca cajaputi et  Acacia mangium) qui constituent sa principale source de nectar et de pollen. Il développe également en direction des « chasseurs de miel » qui détruisent souvent les essaims de cette abeille en récoltant son miel, des techniques de récoltes moins destructives, la délivrance de licence de chasse pour mieux en contrôler le nombre – ce qui demeure difficile. Il promeut enfin la mise en place de supports en forêt pour aider cette abeille à installer ses nids et à croître. Ce qui s’apparente un peu à des “réserves de chasse” d’abeilles. Ce début de domestication d’Apis dorsata est destiné à assurer son avenir ainsi que celui de ceux qui collectent son miel. Durable ?

                                                                                                                                     Essaim d'Apis dorsata

Élever des abeilles autochtones en Afrique et au Brésil

Au Kenya, l’approche est différente avec quatre espèces de mélipones sauvages, mais l’objectif est comparable : préserver et valoriser la biodiversité locale des pollinisateurs. Et en particulier des abeilles sans dards qui pollinisent de nombreuses plantes et plusieurs cultures comme les fraises. C’est ce qu’est venu défendre à Montpellier Joseph Macharia, un jeune apidologue de Nairobi formé en partie par l’équipe britannique de Jacobus Biesmeijer. En implantant des boîtes de petite taille en forêt, il est parvenu à piéger des essaims sauvages de ce groupe d’abeilles. Au sein de ces modestes nids, les mélipones produisent d’ores et déjà 5 kilos de miel par an et le chercheur a pu réintroduire des colonies dans plusieurs localités du pays. « En augmentant la taille de ces boîtes, j’espère que nous pourrons accroître les populations et les productions », précise-t-il. On reste toutefois dans une autre logique que celle de l'apiculture commerciale occidentale : il s'agit plus d'apporter des compléments de revenus à des paysans ayant d'autres activités que, pour l'instant, de créer de nouvelles filières d'élevages apicoles intensifs. 

Jouer et valoriser la diversité des lignées d’abeilles tout en préservant les abeilles autochtones et en évitant les introductions d’espèces porteuses de maladies inconnues pour les abeilles locales, c’est aussi ce que tentent de faire plusieurs éleveurs au Brésil. Ainsi le naturaliste Giorgio Venturieri de Belem, dans le nord du pays, développe lui aussi deux petites mélipones sans dard parmi la centaine d’espèces peuplant l’Amazonie (sur les 391 existant dans le monde) : « Nous testons Melipona fasciculata et M. flavolineata pour polliniser des tomates cerise et des poivrons sous serre. Or leur travail sur les fleurs de tomates accroît sensiblement les productions de fruits et ces abeilles sont particulièrement faciles à élever. »

 

Respecter les rythmes de l’abeille, améliorer et préserver son environnement, réduire sa prédation et ses maladies, développer différentes formes d’apiculture dans le monde avec des abeilles locales : voilà les principes sur lesquels ont semblé s’accorder les milliers d’éleveurs et apidologues venus de plus de cent pays pour ce congrès exceptionnel de l’abeille. Prochain rendez-vous, en 2011, dans la pampa argentine ! Avec le Français Gilles Ratia aux manettes puisqu’il vient d’être élu à la présidence de l’organisation Apimondia.

 

LA SÉRIE...

1  - Un crû honorable

2 - Un dépérissement qui se confirme et s'internationalise.

3- Même tendance pour les abeilles sauvages.

4 - L'enterrement du tueur unique.

5- Revoir les pratiques apicoles trop intensives.

 

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